Une lecture de « L'Université de Rebibbia » de Goliarda Sapienza

 

 

« Une autre chose que j'avais devinée dès les premières heures de prison, et qui maintenant trouve confirmation devant cette petite foule, c'est que même la "cellule de l'état civil" qui sévit dehors, plus dure que toutes les cellules d'isolement, n'existe pas ici. Je vois au milieu des jeunes deux belles femmes âgées participer aux conversations avec une fougue, une chaleur juvénile à laisser baba de stupeur n'importe quel forçat de la métropole qui se trouverait par hasard passer par ici.

Entre ces murs, sans en avoir conscience, on est en train d'essayer quelque chose de vraiment nouveau : la fusion de l'expérience et de l'utopie grâce à la rencontre entre les quelques vieux qui ont su comprendre leur propre vie et et les jeunes qui aspirent à apprendre, la formation d'un cercle biologique qui rassemble passé et présent sans fracture, sans mort. Dans l'esprit se glisse un espoir, espoir incertain, peut-être mensonger, mais vif : en ce lieu se réalise - même si c'est par des voix détournées - le seul potentiel révolutionnaire qui échappe encore au nivellement et à la banalisation presque totale qui triomphe au dehors.

Ce n'est pas seulement la drogue qui a changé le visage de la prison, chère Edda, ancienne guerrière des ruelles du Trastevere aujourd'hui sage maîtresse d'école de la cour de Rebibbia, ce n'est pas seulement la drogue. Il y a autre chose ici et il n'est pas difficile de le découvrir : cet individu nouveau pour la prison, qui, avec quelques bouts de tissu coloré aux murs, une natte et un peu de peinture sur le plafonnier de waters publics (toujours allumé au centre du plafond), est parvenu à transformer ces quatre murs en un milieu vivifiant d'échanges intellectuels et de méditations, ne peut qu'être quelqu'un à la recherche d'une voie différente pour exister avec soi-même et les autres.

Dehors, après des décennies d'appels fondés sur la notion abstraite de liberté, d'abolition des classes, sur le droit de tous à tout avoir, est-ce que ce ne sont pas eux justement - les agents imprudents de ces idées - qui isolent, mettent en prison et poussent au suicide le peu de disciples acquis à leurs idéaux ? Au premier avertissement, à la première menace de se voir enlever le pain de la bouche, ils se sont retirés en reniant tout ce qu'ils avaient dit, tout ce à quoi ils avaient hautement appelé pendant des années, peut-être juste pour le plaisir de se croire révolutionnaires.

Et le soupçon me vient aussi que ces professeurs d'utopie ont parlé avec la conviction, dans leur misanthropie, de n'être pas écoutés par la foule qui, on le sait, n'était pour eux que foule écervelée. Maintenant, se repentant de ce qu'ils considèrent une erreur de jeunesse, ils font amende honorable en niant tout : "Nous étions dans un amphithéâtre d'université, les enfants ! Pas dans le réel ! Soyons sérieux, la réalité, ce n'est pas ça !" Mais la graine a été semée bien avant votre avènement à vous, petits transformistes de cirque. Elle peut peiner à s'ouvrir un chemin parmi les couches de feuilles mortes mais avec le temps elle plante ses racines. »

 

Le podcast est une lecture et un commentaire improvisé par Oreste Scalzone de cet extrait de L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza (Rizzoli, 1983, tr fr, Le Tripode, 2013) en regard d'un  extrait des « Rêves des détenus de la prison de Palmi » de Nicola Valentino (Archives Sensibili alle foglie, tr fr, Chimères n°86, Eres, 2015) à l'invitation de Béatrice Rettig qui lit les textes.

Les recherches de Béatrice Rettig se situent au croisement de l’art et la politique, selon leur remises en question réciproques. C’est à ce croisement qu’elle s’intéresse aux processus de la réflexion et la réalisation collective, passant par des modalités diverses avec une préférence pour celles du ‘work-in-progress’.
Cursus en art, et en philosophie. À l’initiative de plusieurs collectifs, festivals, cycles de rencontres et actions de création et recherche.

Oreste Scalzone est un militant politique italien d’extrême gauche, et l’un des cofondateurs du mouvement Potere Operaio, avec Toni Negri, Franco Piperno, et un millier d’autres activistes, partisans d’une critique radicale du capitalisme, du travail, de l’État et de la société actuelle.
Exilé en France des années de plomb, il verra sa condamnation prescrite en février 2007, date après laquelle il entame le retour en Italie.
Il n’aura jamais cessé jusqu’à ce jour de militer.
Blog : Oreste Scalzone & Complici.


L'Acentrale à La Parole errante, 93100 Montreuil, 20/02/2020.