Une brève introduction aux ressources Kurdes en ligne

Les Kurdes, en particulier en Turquie, ont été confrontés à certaines des politiques d’assimilation les plus systématiques au Moyen-Orient depuis les premières années de la fondation de la République de Turquie. Les Kurdes n’ont pas été autorisés à établir leurs propres centres de production de connaissances dans les conditions incertaines et périlleuses du nord du Kurdistan et de la Turquie. Par conséquent, les Kurdes et leurs amis ont créé des organisations et des plates-formes indispensables dans la diaspora pour préserver les documents écrits et les artefacts culturels kurdes des tentatives d’anéantissement de l’État.

 

 

Trouver et accéder à des documents écrits, des artefacts culturels et du patrimoine musical kurdes peut être un obstacle majeur pour ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la culture kurdes en raison des politiques et des attitudes des États dans lesquels vivent les Kurdes, ainsi qu’en raison de documents mal classés dans les bibliothèques de recherche. Par exemple, l’un des principaux sites Web pour localiser les manuscrits en Turquie est la Direction générale des bibliothèques du ministère de la Culture. Lorsque vous recherchez sur ce site Web « Kürdi », « Terkibü’l Kürdi » (La structure du kurde) figure parmi les résultats de recherche. Le titre indique qu’il a quelque chose à voir avec la langue kurde ou les Kurdes. Sur la page de détails de ce manuscrit, le sujet est décrit comme « Afro-Asyatik diller Sami dilleri » (langue afro-asiatique langues sémitiques), la section des langues est vide, et il n’y a aucune mention du kurde ou des kurdes. La deuxième classification bizarre peut être vue pour « Müntehâbât-ı eş’âr-ı Kürdiyye » (Poèmes choisis en kurde), le sujet est « Fars Dili ve Edebiyatı » (langue et littérature persanes) et encore une fois la section linguistique est vide. Ces types de classification erronée et l’absence de langue sont des exemples de déni d’existence de la langue kurde et des Kurdes. De plus, ce genre de traitement des sources kurdes rend plus difficile pour les chercheurs de mener à bien leur travail. Vous pouvez soutenir l’existence de la langue, des sources et de l’histoire kurdes. L’un de mes appels à mes collègues est le suivant : S’IL VOUS PLAÎT ne mentionnez pas seulement la lutte de Selahadînê Eyûbî, ou Saladin le Kurde, contre les Croisés lors de vos cours. Les Kurdes ont contribué plus que cela à l’histoire du Moyen-Orient. Vos efforts pour introduire la contribution des Kurdes dans différents domaines peuvent remettre en cause les politiques d’efffacement et de déni envers les Kurdes au Moyen-Orient.

« Vos efforts pour introduire la contribution des Kurdes dans différents domaines peuvent remettre en cause les politiques d’effacement et de déni envers les Kurdes au Moyen-Orient. »

Par conséquent, dans ce court article, je vise à présenter certaines ressources et collections kurdes primaires et secondaires en ligne qui pourraient rendre les connaissances et les sources plus accessibles en cette période de pandémie mondiale. Je présenterai également trois livres qui sont des exemples intéressants de la façon dont les Kurdes ont joué un rôle important dans l’histoire du Moyen-Orient, la production et la circulation du savoir, l’histoire de l’alimentation et le rôle des femmes dans l’histoire de la région. [1]

L’un des centres les plus utiles et pratiques pour les étudiants et les universitaires pour trouver des personnes intéressées par les études kurdes et le Kurdistan de différentes parties du monde est le Kurdish Studies Network (KSN). Le KSN a été créé en 2009, dans le but de « revitaliser et réorienter la recherche, l’érudition et les débats dans le domaine des études kurdes et de fournir des ressources précieuses en partageant des connaissances et en encourageant l’interaction et la collaboration grâce à son vaste réseau en ligne ». Une ressource importante créée par KSN est sa bibliographie de documents en anglais sur les Kurdes et le Kurdistan, qui est divisée en trois subdivisions : 1) Ouvrages, de 1829 à 2019 ; 2) Articles, de 1838 à 2018 ; et 3) Chapitres, de 1983 à 2015. KSN héberge également une liste de diffusion par e-mail à laquelle il est possible de s’abonner, afin de suivre et d’entendre parler des chercheurs en études kurdes et moyen-orientales. De plus, KSN publie une revue interdisciplinaire à comité de lecture, Kurdish Studies Journal, auquel les particuliers ou les institutions peuvent souscrire.

L’Institut Kurde de Paris a accueilli d’innombrables événements et individus depuis 1983. Selon leur site Web, la bibliothèque de l’Institut possède la plus grande collection kurde du monde occidental, comprenant 10 000 monographies sur les Kurdes en 25 langues et d’autres documents imprimés et enregistrements musicaux. De nombreux livres rares, périodiques et autres documents, ainsi que des titres plus récents, dans différentes langues, ont été numérisés et peuvent être téléchargés au format pdf via la Bibliothèque kurde.

Les Kurdes ont publié des périodiques dans leur langue maternelle, ainsi que dans d’autres langues, depuis le quatrième quart du XIXe siècle. Le premier journal kurde, Kurdistan, a été publié par Mîqdat Mithad Bedirkhan au Caire, à partir de 1898. Si vous habitez en dehors de la Turquie, vous pouvez accéder et télécharger des copies pdf de Kurdistan et de nombreux autres périodiques (journaux et magazines), livres, et documents relatifs à l’histoire et à la langue kurdes et aux partis et organisations politiques kurdes via Arşîva Kurd, un site Web consacré à l’accès à ces documents imprimés. Après avoir correspondu avec l’organisation, j’ai appris qu’un groupe d’intellectuels, de politiciens et d’individus sont derrière le site Web. En termes de matériel, ils numérisent les documents au besoin et rassemblent parfois des documents en ligne pour les ajouter à leur site Web. Malheureusement, si vous essayez d’accéder à Arşîva Kurd en Turquie, vous rencontrerez l’avertissement bouleversant ci-dessous, qui indique que le site Web a été bloqué par le tribunal. Ce type d’action en justice n’est pas unique en Turquie. Par exemple, Enstîtuya Kurdî ya Stenbolê (L’Institut kurde d’Istanbul), une organisation éducative qui se consacre à la langue, la culture et l’histoire kurdes, a été fermée à plusieurs reprises depuis sa fondation en 1992 par l’État turc.

 

 

SARA Distribution a été créée en 1987 à Stockholm, en Suède. Le fondateur et propriétaire de SARA Distribution (Le Musée Kurde), Goran Candan, a rassemblé des livres rares, des périodiques, des artefacts et de la musique relatifs aux Kurdes, en kurde et dans de nombreuses autres langues européennes et moyen-orientales. Le Musée de l’exil Kurde est un site Web sur lequel vous pouvez trouver ces matériaux et documents incroyables. En particulier, leur collection de timbres, cartes postales, et musique kurde valent le détour. Vous pouvez voir ces éléments en naviguant.

Les amis des Kurdes et les amoureux de la langue kurde ont joué un rôle déterminant dans le renforcement et la préservation des ressources kurdes et dans la défense de la nécessité des droits humains fondamentaux pour les Kurdes. L’érudite et archiviste de la culture kurde, Vera Beaudin Saeedpour (1930-2010), était l’une de ces personnes qui a lancé la Kurdish Heritage Foundation, la Kurdish Library et le Kurdish Museum à Brooklyn, New York, au début des années 1980. Elle a également publié deux importantes revues kurdes : The International Journal of Kurdish Studies et Kurdish Life. Le trésor inestimable de matériaux et d’artefacts de Vera Saeedpour peut aujourd’hui être trouvé aux Bibliothèques de l’Université de Binghamton. La Bibliothèque et la Collection Kurdes Vera Saeedpour se compose de 3 000 livres, revues et journaux en kurde et dans de nombreuses autres langues. Plus de détails sur les documents écrits de leur collection peuvent être trouvés via leur aide à la recherche. En outre, la collection contient des bijoux, des coiffes, des ceintures, des instruments de musique et de la musique enregistrée, ainsi que des textiles, dont les images peuvent être consultées sur leur site Web, ainsi que des descriptions. Si vous avez l’occasion de visiter le nord de l’État de New York (l’automne, en particulier, est recommandé), visitez l’exposition de la collection kurde à la bibliothèque Bartle de l’Université de Binghamton (SUNY).

 

 

Récemment, une information à propos des documents et collections de deux éminentes personnalités kurdes, le professeur Amir Hassanpour (1943-2017) et le professeur Omar Sheikhmous (1942-), a été mise à la disposition du public. Hassanpour était professeur émérite des civilisations du Proche et du Moyen-Orient à l’Université de Toronto. Le Fonds Amir Hassanpour contiennent sa correspondance avec d’autres personnalités kurdes, ses œuvres, interviews, publications, et d’autres documents. L’aide à la recherche décrivant le fonds est disponible en kurmandji, sorani, persan et anglais. Sheikhmous, un universitaire influent, militant et traducteur, a fait don de ses livres, documents personnels et périodiques à l’Université d’Exeter, où le Centre d’Études Kurdes a organisé de nombreux événements et conférences importants. L’archiviste James Downs a écrit une série de quatre articles de blog dans lesquels il met en avant les contributions de Sheikhmous et le contenu des documents. Le troisième article du blog, « Kurdish Studies and the archive » souligne certains points importants et soulève des questions importantes pour le développement des études kurdes en tant que discipline.

Le bibliothécaire et conservateur, Michael James Erdman a écrit et exploré les sources historiques kurdes à la British Library. En particulier, son article de blog « A Testament to Diversity: Kurdish Manuscript Collections at the British Library » mérite d’être lu. En plus de cela, il a préparé deux listes importantes relatives aux périodiques kurdes à la British Library.

En plus de ces ressources en ligne, j’aimerais présenter brièvement trois livres intéressants qui ont été largement diffusés au Kurdistan du Nord et en Turquie. Le premier récit est une traduction partiellement kurde d’un célèbre médecin et philosophe gréco-romain, Gelanos (129-216 apr. JC) (également connu sous le nom de Galen ou Calînûs Hekîm), par l’érudit kurde Melayê Erwasî (18e-19e s.).[2] Melayê Erwasî n’a pas seulement bénéficié du livre de Gelanos, il a également inclus quelques noms d’articles qui n’existaient pas à l’époque de Gelanos, comme le tabac.[3] Écrit au XVIIIe siècle, Tiba Melayê Erwasî (Le livre médical de Melayê Erwasî), a été écrit en kurde très simple, ce qui rend le livre facile à lire. Il commence le livre par « Calînûsê Hekîm gotiye » (« Le médecin Calînûs avait déclaré ») et il fournit des détails sur de nombreuses maladies et sur ce qu’une personne doit faire si elle présente des symptômes.

 

 

Deuxièmement, un livre de Mestûrê Mahşeref Erdelanî, ou Mestûreya Kurdistanê (1805-1847/8), Tarikh-i Ardalan (L’histoire d’Ardalan) a été écrit au milieu du XIXe siècle. Ce livre a été traduit en kurde et en turc récemment en Turquie et au Kurdistan du Nord.[4] Mestûrê Xanim couvre l’histoire de la dynastie kurde Ardalan, leurs relations avec les pouvoirs locaux et impériaux, et quelques détails sur sa propre vie. Malheureusement, nous n’avons pas beaucoup de livres écrits par des historiennes femmes de cette période au Moyen-Orient. Cela fait de Mestûrê Xanim un individu remarquable qui a produit des livres non seulement sur l’histoire, mais aussi sur les questions religieuses.[5]

Enfin, Fi Beyanî’l Et’îme we Mezaqîha de Şêx Muhyedînê Hênî (1849-1897) ou, en kurde, Beyana Xwarinan û Zewqên Wan (Recettes des aliments et descriptions de leurs goûts).[6] Ce livre de cuisine est unique dans son genre et est le plus ancien livre de cuisine en langue kurde, du XIXe siècle. Ce livre remarquable a été édité et translittéré par Mela Birhanê Tarînî en 2015. Şêx Muhyedînê Hênî décrit de nombreux aliments de différentes villes du Kurdistan et souligne ce qu’il faut manger et dans quelles circonstances en 186 couplets. De plus, le livre dresse un tableau intéressante des différentes classes sociales, à travers les explications de Şêx Muhyedînê Hênî sur ce que quelles classes mangent quels aliments et les habitudes alimentaires au Kurdistan ottoman. Fait intéressant, il décrit également les aliments que le Prophète mangeait et aimait. Beyana Xwarinan û Zewqên Wan mentionne 130 aliments différents et élargit notre compréhension des aliments et des saveurs du Moyen-Orient du point de vue kurde soufi Naqshbandi/Khalidi.

 

 

Bienheureusement, nous verrons bientôt ces trois livres kurdes importants, et d’autres, traduits en anglais, afin que les universitaires du monde entier puissent en bénéficier.

 

[1] Certaines sources historiques peuvent être trouvées sur : Kurdish Sources and the Khalidi Library.
[2] Nous ne connaissons pas la date exacte du livre ; certains érudits prétendent qu’il pourrait être du XVIIe siècle.
[3] Kadri Yıldırım, Ji Sedsala 18. Pirtûkeke Kurdî ya Bijîşkiya Gelêrî : Tiba Melayê Erwasî (Istanbul : Berdan, 2013). 20.
[4] Mestûreya Kurdistanî, Dîroka Erdelanê : Hoz, Tîre û Tayfeyên Kurd li Kurdistana Erdelanê trad. de Ziya Avci (Istanbul : Avesta, 2020), Mestûre Mahşeref Erdelanî, Erdelan Tarihi : Erdelan Kürt Mirliği Tarihi (1169-1867) trad. de Cafer Açar (Istanbul : Nûbihar, 2020), et Mestûre Kurdistanî, Dîroka Erdelanê trans. par Sabîr Ebdulahîzad (Van : Sîtav).
[5] Mah Sharaf Khanum Kurdistani, Aqayid, (Stukhulm : Pencînar, 1998), ce livre a été traduit en turc par Hatice Yılmaz Aslan sous le nom de Şer’iyat Risalesi : Bir Kürt Alimenin Fıkıh Kitabı (Istanbul : Nûbihar, 2014).
[6] Şêx Muhyedînê Hênî, Fi Beyanî’l Et’îme we Mezaqîha (Beyana Xwarinan û Zewqên Wan ) édité et transcrit par Mela Muhyedînê Tarînî (Istanbul : Peywend, 2015). La pierre tombale de Şêx Muhyedînê Hênî a été retrouvée récemment.

"A Short Introduction to Kurdish Online Resources", Hazine, 24/01/2021.