Une archive onirique en temps de pandémie

et

ESPAÑOL:
Lucía Brienza y Flavia Castro (CEPE-UNR) - Acerca de un archivo onirico en tiempos de pandemia

 

 

1. Les rêves comme sources

Comment reconstituer un événement historique qui concerne toute une population ? Cela se produit-il régulièrement ? Nous, les historiens, nous sommes habitués à travailler avec des documents. À partir des années 2000, l'utilisation de l'histoire orale comme source utile pour l'étude du passé récent a été peu contestée, qu'il s'agisse de compléter les archives écrites, ou de reconstituer des épisodes pour lesquels les preuves documentaires étaient absentes, pour des raisons nombreuses et variées. Pour autant, la tentative de reproduire les faits aussi fidèlement que possible n'a jamais été complètement abandonnée, et la recherche de moyens qui contribuent à rendre les récits oraux plus fiables s'est poursuivie.

L'analyse des témoignages oraux que propose Alessandro Portelli dans son article désormais célèbre[1] sur la mémoire de la mort d'un travailleur italien nommé Luigi Trastulli marque un tournant intéressant. Portelli y fait un constat frappant : de nombreux collègues de Trastulli se sont souvenus de l'épisode de sa mort, mais tous se sont trompés sur la date. Ils ont ainsi déplacé sa mort à un moment où elle ne s'était pas produite. Une première option aurait pu être de remettre en cause le contenu des souvenirs de ces travailleurs, même s'ils coïncident. C'est-à-dire que le critère de saturation n'était pas opérationnel dans ces circonstances, car ils avaient massivement oublié la date exacte de ladite mort, pour la situer à un moment ultérieur. La deuxième option pour analyser ces récits oraux est celle que prend Portelli, et consiste à se demander pourquoi tout le monde s'est trompé de date, c'est-à-dire à interroger ce qui était révélateur, en tant que fait historique, dans ce genre d'oubli collectif, ou d'échec mémorial. Dans ce cas particulier, l'erreur de mémoire est liée au fait que la mort de Trastulli a eu lieu dans le contexte d'une série de manifestations mineures, mais la mémoire de ses camarades la replace situe dans un contexte beaucoup plus important, tant en termes de politique de l'emploi que de résistance des travailleurs à celle-ci.

L'objectif d'une historiographie qui travaille avec des sources orales peut-il être réduit à une simple confirmation des données écrites ou même à un complément  (perfectionnement) de celles-ci dans les cas où elles ne sont pas suffisantes ? Ou bien, de manière plus profonde, peut-on considérer que les sources orales ne sont pas seulement des éléments qui contribuent à la reconstruction de données factuelles, mais au minutieux travail de puzzle qu'implique la reconstruction d'un mode de pensée et de relation au monde social ? Et est-il possible d'affirmer l'existence d'une mémoire individuelle qui ne fait pas, en même temps, partie d'une mémoire collective, lorsque ces mémoires individuelles sont organisées collectivement ?

Le panorama devient encore plus compliqué si, lorsque l'on s'arrête pour reconstituer un climat d'époque, un moment historique donné, les sources ne sont plus seulement orales mais oniriques. En fait, nous parlons des rêves comme d'une source historiographique. Si, comme le dit Koselleck, "aucune source évoquée ou citée ne suffit à surmonter le risque d'une affirmation de la réalité historique"[2], alors pourquoi les rêves devraient-ils être expulsés de cet effort constant pour récupérer, représenter et raconter les vies de tant de personnes qui nous sont étrangères aujourd'hui ?

Une première réponse qui plaiderait en faveur de cette expulsion ne viendrait pas nécessairement du champ historiographique, mais du champ depuis lequel les rêves ont été pensés et récupérés comme dignes d'être entendus, c'est-à-dire de la psychanalyse. Mais dans cette discipline, les rêves sont toujours singuliers, et leur interprétation serait quelque chose qui n'aurait à se faire que dans le cadre d'une analyse, puisque leur sens caché apparaîtra en concaténation avec la névrose du rêveur et la matière que celui-ci emmène dans son espace thérapeutique. D'autre part,  l'interprétation nécessiterait toujours l'aide du rêveur, afin qu'il puisse établir les associations qui guideront finalement le travail herméneutique à réaliser.

La question qui doit être posée ici est donc de savoir s'il est pertinent d'utiliser des productions oniriques dépourvues de tout biais interprétatif dans le sens qu'une psychanalyse leur imprimerait, comme des sources utiles pour la reconstruction d'un moment historique spécifique. Et en même temps, si l'on suppose que le rêve conserve cette singularité dont nous avons parlé, comment pouvons-nous généraliser quelque chose sur les groupes sociaux sans trahir cette particularité subjective dont Freud nous a appris le ressort névrotique ?

Si l'on pense aux conséquences de la pandémie générée par l'apparition - et la propagation très rapide - du coronavirus fin 2019, l'une des premières caractéristiques qui nous apparaît sans qu'il soit nécessaire de procéder à une analyse détaillée est l'extension des différentes mesures de confinement et/ou d'éloignement dans le monde entier, dont la plupart ont coïncidé dans le temps. Cela signifie que pour la première fois depuis de nombreuses années, une grande partie de la population mondiale, probablement la majorité, a été soumise simultanément aux mêmes conditions de vie. Au-delà des particularités de chaque foyer, certainement pas mineures parmi l'analyse des autres variables, nous avons tous été assignés au maintien d'un confinement strict - si notre travail le permettait, tant qu'il n'était pas déclaré indispensable - et sous la menace de la contagion d'un nouveau virus dont le taux d'infection a dépassé et dépasse largement les autres. D'autre part, comme il s'agissait d'une nouvelle maladie, le COVID-19 a suscité toutes sortes de spéculations, de conjectures, mais aussi et surtout des peurs et des sentiments de danger imminent.

Face à cette nouvelle intrusion dans la vie quotidienne des gens, que se passe-t-il dans le domaine des rêves, refuge par excellence des désirs inconscients et règne d'un Ego qui résiste à la soumission aux mécanismes de répression de la conscience ? Les gens continueraient-ils à rêver comme ils le faisaient jusqu'à présent, ou bien une partie de notre activité onirique serait-elle modifiée par ces conditions de vie sans précédent ? Pour en revenir aux lectures beradtiennes, il est fort probable que quelque chose de l'ordre du rêve, bien qu'appartenant à la sphère de la vie la plus intime des gens, puisse avoir été affecté. C'est ce qui a incité à recueillir les rêves de différentes personnes et à constituer des archives représentatives de la vie onirique pendant la pandémie.

 

2. Conter une archive de rêves

Suivant la thèse beradtienne selon laquelle, dans des circonstances similaires, les rêves apparaissent dans leur version sociale, collective ou même "chorale", et qu'à ce stade l'élaboration du rêve ne semble pas principalement orientée par l'accomplissement d'un désir sexuel infantile réprimé, comme le soutient la version classique de Freud (1979), mais plutôt par l'irradiation surintensive des événements du monde environnant, et sur la base de l'idée suggérée par notre collègue Lucia de commencer à collecter les rêves de quarantaine suite aux rêves qu'elle a elle-même faits quelques jours avant la déclaration de l'isolement social préventif et obligatoire dans notre pays le 20 mars, nous avons commencé à parler de la possibilité de faire une archive de rêves.

Ces premiers moments de notre travail ont été accompagnés de questions qui se sont posées au sein de notre groupe de recherche, et de preuves que notre environnement nous a fournies.

La question qui a motivé la création des archives de rêves en quarantaine était de savoir si les conditions de peur généralisée, dans ce cas en raison de l'existence d'un virus à propagation rapide qui produit un nombre énorme de décès, pouvaient générer des productions oniriques "stéréotypées" chez divers rêveurs.

En ce sens, notre principale hypothèse était à savoir si, dans ces circonstances exceptionnelles, nous pouvions penser que "l'atelier psychique de la pandémie" dicterait les rêves de nos rêveurs, de manière similaire à ce que proposait Beradt où "l'atelier du régime totalitaire" dictait les rêves des habitants du Troisième Reich.

D'autre part, nous avons commencé à remarquer l'importance que les rêves avaient autour de nous puisque parmi nos parents, amis et connaissances, on constatait une plus grande occurrence de rêves qu'ils ont commencé, bientôt, à nous raconter. Nous avons également commencé à percevoir que le monde du rêve gagnait en notoriété dans l'espace public : à partir du mois de mars, chaque semaine, nous trouvions dans les journaux et les magazines des articles journalistiques dont l'objet central était le rêve, couvrant un grand éventail de sujets - du fait que les gens faisaient des rêves plus vifs, ou qu'ils se souvenaient et rêvaient plus qu'avant, à des articles visant à énumérer les cauchemars les plus fréquents pendant l'isolement, l'insomnie, les différentes phases du sommeil, et les difficultés que les sujets avaient à s'endormir et à obtenir un repos réparateur pendant les périodes de quarantaine. Ces nombreux documents semblaient révéler, sous divers éclairages, un lien entre la pandémie et les rêves.

Enfin, il convient de noter que cet intérêt pour les rêves n'a pas seulement été ressenti par les personnes qui, d'une manière ou d'une autre, ont un certain degré de familiarité avec l'intrigue des rêves (psychanalystes, psychologues, patients, étudiants), mais qu'il l'a également été par ceux qui, habituellement, ne donnent pas d'importance ou ne s'arrêtent pas devant ce phénomène particulier. Les récits de rêves étaient aussi des protagonistes parmi ce qui se partageait de commun entre les gens.

En ce sens, si nous essayons, en tant qu'équipe de recherche, de suivre les pas de Beradt en nous arrêtant (en plein milieu d'une pandémie vertigineuse et accélérée) pour en faire une archive, nous pouvons aussi penser que chaque personne, qui pendant son enfermement et son confinement s'est arrêtée sur un rêve, y a prêté attention et y a passé un certain temps, s'en est souvenu, l'a noté et l'a finalement envoyé pour faire partie d'une archive construite en commun, a tracé une petite réplique de ce geste originaire de Beradt.

D'une certaine manière, on pourrait penser que la pandémie a incité les gens à se configurer comme "rêveurs de pandémie", non pas dans le sens où leurs rêves exprimeraient un désir singulier au sens pleinement freudien, mais dans le sens nouveau conféré par les circonstances exceptionnelles de la pandémie où il s'institue comme quelqu'un qui rêve, enregistre et rend compte d'une nouvelle façon d'être dans un monde qui a perdu ses coordonnées habituelles et qui a été radicalement transformé.

Mais en même temps, la constitution d'archives à partir de ces rêves contribue à la mémoire collective dans la mesure où elle peut en devenir un support matériel. Il est pertinent à ce stade d'introduire la distinction faite par A. Margalit sur la mémoire commune et la mémoire partagée. Selon cette définition, la mémoire commune englobe les souvenirs des personnes qui se souviennent d'un certain épisode en fonction de la façon dont chacune d'entre elles l'a vécu. En revanche, la mémoire partagée "est plus qu'une simple accumulation de souvenirs individuels : elle exige une compréhension"[3]. Dans une mémoire partagée, différentes perspectives sont intégrées dans un nombre réduit de versions. Ce qui est intéressant sur ce point, c'est que, selon la façon dont cet auteur conçoit la mémoire, ce type de mémoire est celui qui peut être incorporé ultérieurement par d'autres personnes qui n'ont pas nécessairement participé à cet événement de la même façon, et il y a même ceux qui, ayant vécu la même chose, peuvent trouver dans ces mémoires des piliers élaborés pour donner forme à leurs propres souvenirs incomplets. Selon Margalit, "la mémoire partagée est l'objet d'une sorte de division mnémonique du travail (...) dans les sociétés modernes, la mémoire partagée a besoin d'institutions, telles que les archives, et d'aides mnémoniques (de supports mnémotechniques) publiques comme les monuments et les noms de rues"[4].

Les archives des rêves pendant la pandémie pourraient-elles être un tel réservoir et servir d'aide à la mémoire collective ? C'est en partie ce à quoi nous avons tenté de répondre, sans encore trouver de réponse définitive, avec la construction d'une archive de rêves pendant la pandémie.

 

1. Portelli, A. (1989). Historia y memoria: La muerte de Luigi Trastulli. Historia Y Fuente Oral, (1), pp. 5-32.
2. Koselleck, R. (1993) Futuro Pasado. Para una semántica de los tiempos históricos. Barcelona, Paidós. p. 21
3. Margalit, A. (2002) Ètica del recuerdo. Barcelona, Herder. p. 44
4. Ibid, p. 46

Lucia Brienza est Psychologue et Historienne (UNR). Titulaire d’un Doctorat en Sciences Humaines et Arts : mention Histoire (UNR). Ancienne boursière doctorale et postdoctorale du CONICET. Enseignante et Maître de conférences de premier cycle et deuxième cycle à l’UNR et à l’IUNIR.

Flavia Castro est Psychologue (UNR). Enseignante et Maître de conférences de premier cycle à la Faculté de Psychologie à l’UNR et l’IUNIR.

Rêves, Université Paris 8 via l'Internet, 10/12/2020.