Trois chroniques sur la situation en Inde

RollsRoy's et Abhishek Sekhri : Go Protest | विरोध करो | প্রতিবাদ করুন | احتجاج کرو
(1'41, 2019)
Songs, Poems And Films: A Playlist For Protest
The ongoing nationwide protests against the CAA/NRC have sparked off urgent, beautiful music and poetry
,
Film companion, 11/01/2020

Odile Henry, sociologue, séjournait en Inde aux débuts de la période de propagation puis de confinement du coronavirus Covid-19 et alors que les États fermaient leurs frontières, et que les mouvements et les événements en cours subissent ce qui s'avèrera un tournant sécuritaire et vers des politiques inégalitaires plus violentes. Sollicitée par Béatrice Rettig pour L’Acentrale, elle contextualise l'actualité indienne, et propose des pistes de lecture, d'analyse et de solidarité.
Nota : Comme la majeure partie des émissions du réseau radiophonique de L'Acentrale durant la période de confinement liée à la pandémie de coronavirus Covid-19 (17 mars 2020–11 mai 2020), ces chroniques ont été réalisées via l'Internet dans des conditions techniques minimales. Nous en publions ici les podcasts des chroniques elles-mêmes avec leur transcription, en joignant en liens dans l'article les films et les musiques.

 

1ère Chronique
26 avril 2020

Tu viens de faire passer un article sur la crise du coronavirus en Inde, fait par Mathieu Ferry, Govindan Venkatasubramanian, Isabelle Guérin et Marine Al Dahdah, situation que tu connais par ailleurs et dont tu vas nous parler. L’article dit, que tu relèves : « Ils et elles mourront chez elleux, en silence, peut-être d'une chose beaucoup plus mortelle que le virus lui-même : les profondes inégalités socio-économiques qui divisent la société indienne » (Mathieu Ferry, Govindan Venkatasubramanian, Isabelle Guérin, Marine Al Dahdah, The Covid-19 Crisis in India, Books and Ideas, 13/04/2020) et qui parle de la situation sanitaire, de celle des migrants dits de l’intérieur, et des risques de famine et d’émeute.

Oui, j’ai trouvé que cet article était vraiment intéressant parce qu’il réunit des personnes qui ont travaillé de manière spécifique, l’une sur la santé, Marine Al Dahdah, Mathieu Ferry sur la pauvreté alimentaire, et les pratiques alimentaires en Inde, et enfin Isabelle Guérin et Govindan Venkatasubramanian qui ont travaillé sur les travailleurs pauvres et les formes de surendettement. Je trouvais que réunir ces trois approches en un seul papier est éclairant, puisqu’on est dans une situation où les infrastructures sanitaires publiques sont extrêmement défaillantes, où il y a des possibilités pour des gens qui ont de l’argent de se faire hospitaliser en soins intensifs, mais pas pour le reste de la population, avec une privatisation du secteur hospitalier en Inde. Et puis un éclairage sur ce que le confinement fait à ces travailleurs pauvres, qui sont quand même 138 millions en Inde, ces migrants de l’intérieur qui ont été chassés des campagnes à cause de la crise de l’agriculture et qui peuplent les bidonvilles des mégapoles, et qui sont engagés dans une économie de la dette, qui suppose un très grand nombre d’interactions. L’article donne l’exemple d’une femme qui avait l’obligation de trente interactions par semaine, pour voilà, prêter, rembourser, demander, emprunter, etc. Donc, le confinement en Inde, c’est la fermeture brutale de l’accès à ces réseaux de solidarité locaux que sont ces villages, donc au point principal d’ancrage de ces travailleurs migrants de l’intérieur. Et puis enfin le travail de Mathieu Ferry met tout à fait aussi en évidence l’extrême pauvreté de la population indienne, le fait qu’il y a un taux de mortalité important des enfants âgés de moins de cinq ans, que ce taux de mortalité est lié de façon évidente à la sous-alimentation. Il y a déjà un cas, d’un enfant de huit ans qui est mort de faim, dans l’une des régions les plus pauvres du nord de l’Inde, et donc l’article est totalement désespérant.

Et toi-même suis la situation là-bas, puisque tu y a travaillé ?

Je suis rentrée il n’y a pas très longtemps, donc j’ai vécu le début du confinement là-bas, et effectivement ce confinement a eu lieu le 24 mars. Il a été annoncé à minuit et mis en œuvre à 4 heures du matin. Il y a eu 4 heures de délai entre l’annonce du confinement, et sa mise en œuvre, sans aucun travail qui aurait pu être fait, permettant aux personnes de comprendre ce qui se passait puisque le 23 mars, l’Inde n’était pas du tout confinée et donc avec une responsabilité énorme des médias qui ont jeté l’opprobre, d’abord sur les étrangers, les italiens et les français, mais surtout sur les musulmans. On a parlé d’un Covid jihadiste, donc de nombreux musulmans y compris des gens qui devaient apporter de la nourriture aux plus pauvres ont été lynchés. Ont été visées les populations du nord-est aussi, qui ont un physique plus proche des physiques des chinois, et ça a été une situation absolument effroyable, qui a contribué très grandement à renforcer toutes les luttes de fractures communalistes en Inde, sans compter la manière dont les Dalits (qui signifie « opprimés », cette dénomination est revendiquée par les hors castes, les ex intouchables) ont été évidemment aussi accusés de propager le virus.

Tu as vécu le passage à la situation du confinement, et à la fermeture des frontières. Peut-on te demander d’en parler d’un point de vue de la vie quotidienne ?

Il y a d’abord eu la fermeture des frontières entre certains États de l’Inde, et j’ai pu rentrer du Kerala in extremis puisque j’étais partie rejoindre des amis là-bas pendant les fêtes de Holi, et ensuite l’Ambassade de France a demandé que tous les chercheurs, post-doctorants, doctorants, etc. (c’était juste après l’annonce de Macron) soient confinés. On a été confinés chez nous une dizaine de jours avant le 24 mars. Puis j’ai appris que mon père était atteint du Covid et qu’il fallait que je rentre en France. Là, il n’y avait plus d’avions, Air France a annulé plusieurs vols, sans qu’on soit remboursé, et j’ai fini par partir in extremis sur un vol qui m’a amenée à Amsterdam. Oui, le capitalisme s’est bien rempli les poches avec ce confinement. Puis d’Amsterdam j’ai trouvé un billet qui coûtait trois fois le prix, jusqu’à Paris.

Est-ce que tu as pu écrire et chroniquer la situation ?

Je continue de suivre, ou j’essaye de suivre la presse indienne et puis les pages d’un certain nombre d’amis qui font là un travail de veille assez impressionnant, et là-bas, c’est très difficile. Les gens portaient des masques, on trouvait quand même facilement des masques, mais il n’y a pas de supermarchés, ça n’existe pas, c’est des marchés locaux, extrêmement bondés de minuscules échoppes, où la distanciation est totalement impossible. La distanciation sociale est un concept qui n’a pas beaucoup de sens dans la vie quotidienne moyenne.

Peux tu expliquer dans quel contexte au plan politique cela a-t’il lieu ?

Avant le confinement, d’abord depuis le mois de décembre, on a assisté à un très fort mouvement social, contre un certain nombre de lois, plus particulièrement la réforme du code de la nationalité, qui donc attribuent aux musulmans un statut de citoyens de seconde zone. Le Citizenship Amendment Act (CAA), offre la nationalité indienne aux migrants illégaux arrivés en Inde du Pakistan, du Bangladesh ou d’Afghanistan avant 2015 et ayant subi des persécutions, à l’exception notable des musulmans. Encore plus inquiétant est le National Citizen Register (NCR), qui est expérimenté dans l’Etat de l’Asssam et doit être généralisé en 2021 à toute l’Inde pour devenir le National Population Register (NPR), qui permet d’identifier et de déporter les « citoyens illégaux ». La combinaison de ces deux lois aboutit à ce que les musulmans soient particulièrement visés puisqu’ils ne pourront pas obtenir le statut de réfugié. En Assam, ce sont deux millions de musulmans qui se sont vus refuser la citoyenneté et un certain nombre de camps ont été ouverts pour enfermer ces citoyens illégaux, tandis que d’autres sont en construction. Donc, en réaction à ces lois, et aussi à « l’annexion » du Cachemire en juillet 2019, il y avait un très très fort mouvement dans les grandes villes. Notamment à Delhi une quinzaine de places étaient occupées par des femmes musulmanes qui chantaient. Nous avons pu aller à Hauzrani, l’un des quartiers du sud de Delhi, en solidarité, rencontrer ces femmes, et deux ou trois jours après, les organisations d’extrême droite hindoue sont arrivées. On a beaucoup parlé en France du pogrom qui a eu lieu dans la banlieue nord de Delhi, des milliers de personnes se sont retrouvées sur les routes, les magasins, les maisons et les mosquées ont été brûlées, et ça a été un coup d’arrêt, un premier coup d’arrêt de ce mouvement social, qui était très important, très vivant, très beau, et le confinement a bien évidemment comme en France, contribué à ce qu’il soit réduit au silence.

On a entendu parler de la situation du Cachemire également, juste auparavant n’est-ce pas ?

Oui, il y a tout un archipel de lois qui convergent et qui rejoignent les objectifs de l’extrême droite hindoue, et effectivement qui consistent à retirer au Cachemire son autonomie, à instaurer un État d’urgence militaire dans cet État qui était déjà extrêmement militarisé, et à permettre aux non cachemiris de pouvoir investir et acheter les terres sur place, ce qui va remettre en question l’autonomie économique de la région. Arhundati Roy a pris de nombreuses fois position en faveur de la défense du Cachemire, auxquelles je renverrais[1].
La loi sur le code de la nationalité, c’est encore autre chose, puisqu’il s’agît d’accueillir en Inde les ressortissants d’États musulmans qui auraient subi la répression dans ces États, mais évidemment en faisant totalement l’impasse sur les communautés musulmanes qui ont subi la répression et de ne délivrer la nationalité indienne qu’à certaines catégories de la population en excluant les musulmans.
C’est un autre aspect, qui converge avec ce qui s’est passé au Cachemire, mais c’est une autre dimension de ce conflit.
Il faut souligner quand même que l’Inde, enfin le gouvernement du Bharatiya Janata Party continue d’arrêter ses opposants politiques. Ces jours-ci, un intellectuel et militant des droits de l’homme, Anand Teltumbde a été arrêté, ainsi qu’un journaliste et éditorialiste, Gautam Navlakha (Newsclick), qui sont accusés de sédition, et on a inventé une nouvelle catégorie qui est bien pratique, d’« urban naxal », les naxalites urbains, catégorie dans laquelle n’importe quel opposant ayant des valeurs disons égalitaires, des valeurs de gauche etc. peut tomber. Ces intellectuels ont été arrêtés sous ce chef et se trouvent actuellement en prison à Bombay. Alors qu’avec la pandémie, il y a des mouvements importants en Inde qui demandent à ce que les prisonniers soient relâchés (par exemple l’État du Penjab il y a un mois a relâché un certain nombre de ses prisonniers), donc pendant ce temps là on met les opposants politiques en prison.

Quels médias, s’il fallait en citer deux ou trois, par exemple en langue anglaise, tu conseillerais de suivre ?

Il y a une presse indépendante tout à fait importante en Inde, qu’il faut soutenir absolument. Le journal The Wire, est un journal indépendant extrêmement utile aujourd’hui, et il faut les soutenir, y compris en leur donnant un peu d’argent je pense, mais il y a d’autres médias tout à fait importants : Scroll, The Caravan, ou des pages Facebook, telles que Kafila, qui est une page intéressante.

Pour éviter de conclure sur une note trop sombre, je voudrais signaler la création d’une plateforme écologiste qui s’appelle Vikalp Sangam, qui réunit une cinquantaine d’organisations écologistes indiennes, et qui a proposé un texte, un manifeste en sept points qui repense le développement économique de l’Inde, notamment en imposant un moratoire sur tout détournement des ressources naturelles à des fins d’infrastructure d’exploitation minière et commerciale, qui entend donner la priorité au système de santé communautaire, au système de santé public et valoriser la médecine traditionnelle indienne. Qui entend aussi promouvoir une éducation écologiste de la population indienne, une aide à l’agriculture indienne, pour passer à une agriculture biologique et diversifiée, renforcer les formes d’auto-gouvernement, les collectifs de quartier, renforcer les économies locales autonomes, et lutter ainsi contre les migrations de l’intérieur, et puis repenser l’aménagement des villes. Voilà je trouve que c’est une plateforme intéressante, qu’il faut suivre.

[1] Pour la plus récente d’entre elles : https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/aug/05/modi-brutal-treatment-of-kashmir-exposes-his-tactics-and-their-flaws
Voir aussi : http://alter.quebec/inde-le-cauchemar-du-cachemire/

 

Sanjay Kak, Jashn-e-Azadi: How we celebrate freedom (138', 2007)
1ère Partie2ème Partie

 

Yoot matsar kyah?

Daem phuit chi gaemits myaen nazar
yoot matsar kyah?
mei rov labith lol shahar
yoot matsar kyah?
Mon regard a été réduit au silence
Quelle frénésie est-ce ?
J'ai perdu la ville de l'amour que j'avais trouvée
Quelle frénésie est-ce ?

Poozai karaan aes gaemits vaens me tsayen
aeyov ti mei ma vuch na sahar
yoot matsar kyah?

J'ai adoré les ombres toute ma vie
Moi seul ai-je manqué
l'arrivée de l'aube
Quelle frénésie est-ce ?

Mei khoon mailith sheesha patyan aaene baneyvim
aeseena panin paana khabar
yoot matsar kyah?

Quelle frénésie est-ce ?
J'ai enduit le verre de sang
pour faire des miroirs
Mon image - un étranger
Quelle frénésie est-ce?

Mei togh na parun kya chu leekhit posh deewaran
kael gaem tavay laen ashar
yoot matsar kyah?

Je ne pouvais pas lire
l'écriture sur les murs fleuris
les lignes de mon destin devenues muettes
Quelle frénésie est-ce ?

Sukrath me ahsaan karith gav ne, galath cha?
tyem myan hisukh chav na zahar
yoot matsar kyah?

Socrate ne m'a pas rendu service en partant
Je ne devrais pas dire cela mais,
Il n'a pas bu ma part de poison
Quelle frénésie est-ce ?

Mei rov labith lol shahar
yoot matsar kyah?
daem phuit chi gaemits myaen nazar
yoot matsar kyah?

J'ai perdu la ville de l'amour que j'avais trouvée
Quelle frénésie est-ce ?
Mon regard a été réduit au silence
Quelle frénésie est-ce ?

Zarif Ahmed Zarif, Srinagar, Kashmir.

 

2ème Chronique
3 mai 2020

J’avais choisi Jashn-e-Azadi: How We Celebrate Freedom de Sanjay Kak d’abord parce que je trouvais que c’était l’un de ses meilleurs films. Sanjay Kak est un grand documentariste indien. En dehors de ce film, réalisé en 2007, il a fait deux autres très beaux films, Words and water (2002) sur les mouvements des populations contre les politiques des grands barrages, et Red Ant Dream (2013) sur les mouvements révolutionnaires en Inde. Ce film me paraissait être intéressant à revoir aujourd’hui. Il faut signaler que Sanjay Kak l’a mis en libre accès sur Internet, et on le remercie, parce que c’est un film rare en Inde, qui procède d’une longue enquête réalisée par Sanjay Kak lui-même dans les villages frontaliers du Cachemire, et qui donne à voir le harcèlement absolument quotidien dont les habitants sont l’objet depuis au moins les années 1990 puisqu’il y a de nombreuses images d’archives. Le film pointe le coût extrêmement lourd en termes du nombre de vies payées par les habitants de ces villages, entre 10 et 20 personnes sur les cinq dernières années par village, qui ont disparu, ou qui ont été retrouvées mortes. Il montre aussi l’opacité très grande quant au travail difficile du décompte du nombre de morts parmi la population civile au Cachemire. Le film se termine sur ces chiffres. On parle de 100 000 personnes qui ont été martyrisées.
Je trouve que c’est un grand document, qui introduit assez bien la question du Cachemire et celle des lois qui ont été votées en décembre 2019, qui convergent toutes dans la même direction. Le Cachemire est une région qui jouissait depuis l’indépendance de l’Inde d’une autonomie politique, économique et culturelle. De manière extrêmement brutale, la réélection du gouvernement d’extrême droite dirigé par Modi a, en août 2019, et d’un trait de plume annulé ce statut de région autonome pour intégrer le Jammu-Cachemire dans la nation, avec cette thématique extrêmement forte dans la droite indienne de l’organicisme de la nation comme un grand tout, qui ne peut supporter d’éléments étrangers.
Il faut dire que la population cachemirie a été placée sous une très forte surveillance, c’est une très forte présence militaire qui ne cesse d’augmenter au cours des années, et qui atteint des sommets aujourd’hui. Toutes les voies de communication, Internet, téléphoniques, ont été coupées à partir du mois d’août, tous les leaders politiques ont été placés en prison. Si on lit la presse indienne, régulièrement comme je le fais depuis plusieurs semaines, on s’aperçoit que ça pose des problèmes énormes évidemment avec la pandémie puisque les cachemiris qui n’ont plus la possibilité de s’exprimer par Internet et par les réseaux sociaux achètent des espaces dans la presse pour attirer l’attention sur le fait qu’ils risquent de connaître de graves famines. Les amis qui vivent au Cachemire sont absolument injoignables. Voilà la situation.

Dans un deuxième temps en décembre 2019, une loi a été votée, le 12 décembre 2019 qui s’appelle CAA, le Citizen Amendment Act, et qui redéfinit le code de citoyenneté indien en brisant les valeurs sur lesquelles l’Inde indépendante s’est créé, puisque le sécularisme (secularism) suppose qu’il y a un décrochage complet entre la citoyenneté et la religion. C’est évidemment une très forte, comment dire, trahison des valeurs qui ont vu naître l’Inde indépendante, et cette loi a été doublée d’un amendement, qui est le National Citizen Register, le NCR qui prévoit d’enregistrer les citoyens légaux et donc de déterminer quels sont les citoyens illégaux. Son application est prévue en 2021, et on a vu apparaître partout, dans chaque État de l’Inde la construction de camps de détention, on est donc dans un nouvel épisode de l’encampement du monde pour paraphraser Michel Agier, et qui vise à regrouper dans ces camps les citoyens devenus illégaux.

Il y a donc eu évidemment de très forts mouvements populaires. Je pourrais faire suivre un certain nombre de vidéos qui donnent un peu la mesure de ce soulèvement populaire qui est parti des universités, et tout particulièrement Jamia Millia Islamia University à Delhi, et donc des étudiants mais pas seulement, de toute une fraction de la population indienne, qui entend lutter contre cette violation des valeurs de l’Inde.

Quand je suis arrivée en Inde au mois de janvier, j’en parlais la semaine dernière, il y avait une dizaine de places qui étaient occupées à Delhi, dont Shaheen Bagh, qui a été la plus commentée, la plus filmée et les habitants de ces places chantaient, toute la nuit, surtout les femmes. À Shaheen Bagh, ils occupaient toute une portion de l’autoroute, et donc bloquaient la circulation, et ce mouvement des places s’est développé. Je suis allée à Hauzrani dans le sud de Delhi, avec d’autres collègues, et trois jours plus tard, ont eu lieu ces pogroms, ce pogrom dans le nord de Delhi, à Jafrabad, au cours desquels 57 personnes ont été tuées, dont les deux tiers étaient musulmans. Ces pogroms ont donné un coup d’arrêt brutal au mouvement de mobilisation, puisqu’avec l’aval des autorités, ce sont des brigades fascistes qui sont venues attaquer l’une de ces places en février.

On peut trouver les musiques et chants protestataires du mouvement social en 2019 en Inde dont voici un extrait : Songs, Poems And Films: A Playlist For Protest (Film companion, 10 janvier 2020).
Merci beaucoup de donner la parole - pas seulement à moi, d’autres personnes pourraient intervenir - mais en tous cas de relayer un petit peu en France, en Belgique, à la radio, la situation de l’Inde aujourd’hui qui est effectivement préoccupante. Je veux bien essayer de faire un point régulièrement et puis relayer un certain nombre d’articles que j’ai lus sur la situation en Inde, et revenir aussi sur les mouvements de protestation parce que je pense qu’on n’a pas encore pris la mesure de toute la créativité, de toute la création artistique aussi bien en vidéo, chansons etc. qui ont accompagné ce mouvement. Il y a tout un travail à faire de trouver ces documents sonores et vidéos et de les partager.

Si on revient sur la situation du Covid, la semaine dernière je disais qu’on était à 20 000 cas, au premier mai on était à 37 376 cas donc quand on regarde les courbes, on s’aperçoit que le pic n’est pas atteint et que la courbe monte en flèche. La plupart des experts qui sont interviewés sur le sujet aussi bien des gens comme Jean-Christophe Jaffrelot qui est considéré comme un expert de la science politique en Inde, que Jean Drèze ou Amartya Sen, des économistes, qui vivent en Inde, et bien s’inquiètent de cette progression en soulignant le fait qu’avec cette progression, il y aurait un manque de lits dans les hôpitaux. La courbe devrait s’envoler dans les trois prochaines semaines, toucher plus de 150 000 individus, et il y aurait d’après ces experts une multiplication par 6 du nombre de patients qui devraient nécessiter une prise en charge en réanimation d’ici la fin du mois de mai, et le nombre de décès qui était d’une soixantaine par jour devrait atteindre 460 décès par jour dans trois semaines. Voilà pour les chiffres.

Je voudrais aussi souligner le fait que la presse indépendante a été muselée d’une certaine manière, puisque pour tous les sujets relatifs à la pandémie, la presse indépendante doit se référer exclusivement à la version officielle de la situation telle qu’elle est donnée par le ministère, et vous trouverez dans chaque journal indépendant ce point. Ça aussi, ça me paraît être un signe du contrôle de la population important en Inde (suivre le travail de l'artiste militante Skye Arundhati Thomas, Letter from India, Art Forum, 01/05/2020, notamment sur l'inculpation de la photographe cachemirie Masrat Zahra, suite à son travail sur les objets laissés par les disparus[2]). Puis différents articles ont été publiés sur les inégalités sociales dans la population face à la pandémie. On a beaucoup parlé la semaine dernière des 138 millions de travailleurs pauvres migrants, qui sont donc en train de rentrer dans leurs villages, qui risquent évidemment de porter la maladie dans les villages, villages qui sont composés de personnes âgées. On a vu circuler une vidéo de manière virale hier sur Twitter, d'une vingtaine de ces travailleurs pauvres cachés dans un camion qui fabrique du ciment, des personnes qui essaient de rentrer chez eux par tous les moyens. À Delhi à côté de la rivière Yamuna, il y a des camps voilà, où sont entassés ces pauvres affamés, qui n’ont plus de toit, de travail, qui n’ont plus d’argent dans les villes. Il y a tout cet aspect qui est extrêmement triste, extrêmement préoccupant, mais il y a aussi la question, que mettent en évidence les démographes, de l’accès à l’eau dans ces villages, pour pouvoir se laver les mains, tout simplement. Un article de Christophe Guilmoto a été publié récemment dans The Conversation, en anglais (Christophe Guilmoto, India and coronavirus: lack of access to handwashing facilities among poor makes fight even harder, The Conversation, 01/04/2020), justement sur la répartition dans chaque État, mais aussi selon les groupes religieux et les castes, d’un point d’accès à l’eau. Et là, on observe qu’évidemment la population musulmane est particulièrement touchée par la pauvreté et donc par le manque d’accès à l’eau, mais aussi les basses castes comme les Scheduled Casts, les Dalits, et les Scheduled Tribes, les populations tribales. Plus on est pauvre, et plus cet accès à l’eau est impossible, et moins les moyens de se protéger face à cette pandémie sont accessibles.

Si il me reste un peu de temps, je voudrais parler du Kerala et attirer l’attention sur un article qui a été publié dans Le Monde cette semaine, qui montre que le Kerala qui est l’une des seules provinces de l’Inde dont le gouvernement est composé majoritairement de marxistes, a été présenté comme un modèle de gestion de la crise sanitaire, pour tout un tas de mesures qui ont été prises, que je ne pourrais pas détailler maintenant mais dont je peux envoyer la référence[3]. C'est non seulement une politique (le Kerala était touché l’année dernière par de très violentes inondations), il y a donc une structure médicale, sanitaire, qui a fait l’objet d’investissements forts, importants, depuis plusieurs années, avec des créations de postes. Mais il y a aussi eu beaucoup d’argent qui a été débloqué récemment pour tester les populations, pour mettre en quarantaine les personnes infectées. Le Kerala pensait réouvrir un certain nombre de commerces la semaine prochaine sauf que l’État central l’a rappelé à l’ordre en lui intimant l’ordre de suivre les consignes de l’État central. Là on peut saisir cette dualité des modes de gouvernance comme on dit, de l’Inde. Je voudrais citer un autre article qui revient sur ce modèle keralais, d’une chercheuse en sciences sociales, une historienne, féministe, professeure au Centre for Development Studies à Trivandrum au Kerala, qui s’appelle Devika Jayakumari et qui a écrit un très bel article, dans une revue en ligne dont j’ai parlé la semaine dernière, Kafila (Devika Jayakumari, The Limits of Public Health Management: Time to Rethink Development in Kerala, Kafila, 26/04/2020), qui déjà va porter sur la critique de cet État dirigé par les communistes, en disant ce n’est pas parce que l’État a eu de bons résultats, et à juste titre, qu’il faut que cela étouffe toute critique. Notamment elle revient sur le fait que l’État a été condamné par la cour de justice parce qu’il a transmis à une société d’analyse des données, Sprinklr, une société américaine, toutes les données concernant les personnes sous surveillance, donc infectées par le coronavirus, sans anonymiser ces données, ce qui a posé un vrai problème. L’État a été sommé d’anonymiser les données avant de les transmettre, mais le contenu de l’article va beaucoup plus loin puisqu’elle dit que c’est toute l’histoire du mouvement environnemental au Kerala qui est rendu inaudible par la vague d’éloges déversés sur l’efficacité et la situation de la santé publique au Kerala. Elle revient sur la critique environnementale et sur ce mouvement écologique très fort au Kerala, qui remet en question la prédation capitaliste et en résumé, elle accuse le gouvernement du Kerala de s’allier avec les puissances capitalistes au niveau le plus haut, tout en gérant les effets dévastateurs de ce capitalisme, et en s’appuyant pour cela sur les femmes. Elle revient aussi sur la surexploitation de ces femmes qui sont mises aux premières lignes de gestion de la crise, sur l’aspect top/bottom qui assigne à ces femmes keralaises un rôle d’exécutrices de politiques décidées en haut, et conclut sur un souhait que ces mouvements écologiques forts soient davantage écoutés, que leurs voix soient plus audibles au Kerala.

[2] https://www.aljazeera.com/indepth/features/kashmir-empty-bed-signifies-life-lost-200114091520056.html
[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/24/en-inde-un-etat-marxiste-se-heurte-au-pouvoir-central-dans-la-lutte-contre-le-virus_6037689_3210.html

 

Les femmes des places Shaheen Bagh et Hauzrani occupées contre le CAA et le NRC, Delhi, hiver 2019-2020

 

3ème Chronique
23 mai 2020

Merci de me proposer de faire ces chroniques indiennes qui me permettent de suivre un petit peu l’actualité du confinement et du déconfinement en Inde. Je pense que c’est peut-être important de faire un point sur la progression de la pandémie. La situation sanitaire aujourd’hui montre 3720 décès pour 125 000 cas, avec un décalage fort entre ces chiffres et l’ampleur de l’épidémie puisqu’il y a très peu de tests de dépistage en Inde. Ce qu’on peut dire quand on observe les courbes, c’est que l’Inde n’a pas infléchi la courbe, elle continue à grimper, et que les cas d’infection continuent de doubler tous les dix jours. D’après les analyses de différents spécialistes, si ça continue comme ça, ce sera aux alentours de 40 millions de personnes qui vont être infectées, ce qui va poser des difficultés énormes puisque les hôpitaux publics sont incapables d’accueillir ne serait-ce que 5% de ces quarante millions de personnes. Le déconfinement était prévu initialement pour le 17 mai, mais Narendra Modi a annoncé que le confinement en Inde, qui a débuté le 24 mars, ne serait pas levé avant la fin du mois. Ça me paraissait important de faire le point un petit peu là-dessus puisqu’on entend pas forcément beaucoup parler de l’Inde en France. On a beaucoup parlé lors des émissions précédentes de la question des travailleurs migrants, des travailleurs journaliers, des travailleurs pauvres qui sont pour 100% d’entre eux dans ce secteur du travail informel, et qui représentent 138 millions de personnes, qui soudainement sont devenues visibles avec le confinement, avec le lock-down, donc là je renverrais à un bel article publié par Arundhati Roy dans le journal Le Monde (Arundhati Roy, En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète, Le Monde, 6/04/2020), qui souligne le mépris absolument incroyable avec lequel ces travailleurs pauvres sont traités par le gouvernement fédéral de l’Inde puisque le lock-down avait été annoncé à peine 4 heures avant d’être mis en place et que ces personnes se sont retrouvées coincées dans les villes. Elles viennent d’États pauvres de l’Inde, elles travaillent dans différents secteurs, l’automobile, la restauration, la confection etc., et elles se sont retrouvées sans un sou en poche, sans logement, et on a tous vu circuler ces vidéos sur Twitter notamment de ces personnes qui ont parfois fait jusqu'à 500 kilomètres à pieds pour pouvoir rentrer dans leurs villages.

J’ai essayé de suivre ce qu’il advenait de ces personnes, et je trouve que c’est quand même intéressant – autant en France, le confinement nous a permis de rendre visibles les petites mains de l’économie, de gens qui sont considérés essentiels à l’économie, et qui sont généralement superbement méprisés, autant en Inde il y a quand même eu cette espèce de prise de conscience de ce poids énorme des travailleurs pauvres journaliers.
Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est qu’ils essaient de casser cette image, de victime, attirant la compassion, attirant l’aide économique des riches, et ils entendent s’affirmer comme des sujets politiques à part entière, légitimes, et contester l’oppression qu’ils subissent. Il y a différents sites qui sont créés, et notamment une carte des résistances en Inde (voir Migrant Workers’ Resistance Map, Migrant Workers Solidarity Network), des différents blocages qu’ils ont fait de routes, des différents rassemblements, et qui montre que ces travailleurs journaliers, pauvres, migrants, commencent à se mobiliser, à se soulever, et aussi à affronter la police. Une enquête récente a montré que 80% d’entre eux affirmaient ne plus rien avoir à manger, et craignaient donc moins l’épidémie que la mort de faim.

Ces deux dernières semaines ont été marquées par de nombreux événements mais tout particulièrement je signale un article et une émission de radio consacrés aux travaux d’un économiste, Bruno Dorin, qui est spécialiste de l’agriculture en Inde, et qui donne un certain nombre de clés pour comprendre ce phénomène des migrations de l’intérieur (voir Bruno Dorin, Covid-19 & Sécurité alimentaire. L’Inde face à la crise de l’emploi, Le Cirad, 04/04/2020, et Bouleversement des chaînes d'approvisionnement en Inde. Entretien avec Bruno Dorin, Radio Canada, 17/05/2020). Ce ne sont pas les seules clés d’explication mais elles sont, je trouve, intéressantes, pour comprendre justement ces logiques structurales qui poussent ces travailleurs pauvres à migrer vers les villes. Ce que dit cet économiste, qui est d’ailleurs associé à différents projets écologiques en Inde sur lesquels je pourrais revenir dans une prochaine émission, c’est que l’Inde a connu une industrialisation extrêmement massive de son agriculture, et a adopté un schéma productiviste qui a engendré une croissance exponentielle des rendements agricoles, puisqu’en Inde on a entre trois et quatre récoltes par an, qui est un taux de rendement largement supérieur à celui des pays de l’OCDE. Bruno Dorin essaie de tirer un bilan de cette révolution verte, qui a été menée en Inde au cours des années 1970. Et ce bilan est relativement mitigé, puisque la révolution verte a permis d’endiguer les grandes famines en Inde, mais aujourd’hui les experts craignent le retour de la famine, non pas par défaut de denrées mais à cause de l’accès à l’alimentation de base puisqu’avec le confinement les chaînes d’approvisionnement ont été bloquées et les travailleurs pauvres migrants, qui vivent dans les villes, qui sont bloqués dans les villes, ne peuvent pas accéder aux aides des gouvernements car ils n’ont pas de domiciles officiels dans les villes, et donc ne peuvent pas obtenir les cartes de rationnement. Le spectre de la famine n’est pas écarté d’après ce que j’ai pu lire des travaux des experts aussi bien indiens qu’étrangers.
Pour revenir au travail d’analyse de Bruno Dorin, cette révolution verte en Inde a eu pour conséquence un appauvrissement très massif de la population agricole indienne, puisque les paysans indiens représentent encore 50% de la population active, c’est-à-dire 650 millions de personnes, mais que le secteur agricole ne représente qu’une part faible du PIB, environ 14%. Ces paysans indiens sont extrêmement pauvres, ils sont surendettés, ils se suicident, c’est une actualité récente, le suicide des paysans, et souvent ils n’ont pas beaucoup d’autre choix que celui de migrer vers les mégapoles.
Il y a là quelque chose de particulier au modèle de développement économique de l’Inde puisque dans les pays de l’OCDE les revenus des agriculteurs ont progressivement rejoint les revenus des autres secteurs de la population active alors qu’au contraire en Inde, les écarts entre les revenus se sont considérablement creusés, et le développement de l’économie indienne est un développement qui n’a pas créé d’emplois parce qu’il est beaucoup fondé sur le secteur des services, et notamment sur l’exportation des services informatiques. La population agricole a augmenté, et les surfaces exploitées se sont réduites. D’où le cercle vicieux dans lequel sont pris les paysans indiens de surconsommation de fertilisants, de pesticides, d’eau, donc de surendettement (ils demandent l’annulation des dettes, ce qui leur est refusé), et donc de misère. C’est donc un bilan qui est assez lourd sur le plan social, il est également extrêmement lourd sur le plan environnemental, et même catastrophique puisque pour augmenter la productivité, pour réaliser ce modèle productiviste, le gouvernement a, dans les années 1970, favorisé la monoculture, c’est à dire une agriculture qui nécessite des quantités extrêmement importantes d’eau, dans un pays qui connaît des phases de sècheresse de plus en plus importantes, donc des quantités importantes non seulement d’eau mais aussi d’engrais et de pesticides. L’Inde est le 3ème consommateur au niveau mondial pour les engrais. Le bilan écologique est donc absolument horrible puisque les nappes souterraines sont soit polluées, soit épuisées, soit les deux, que les sols s’érodent, et que dans certains États, les cancers se multiplient.
Et enfin, ce modèle productiviste a encouragé la monoculture mais aussi la production de céréales, au détriment des légumineuses, qui sont pourtant très importantes pour un pays dont bon nombre d’habitants sont végétariens. Pour la population la plus pauvre, l’alimentation est totalement déséquilibrée, puisqu’aussi bien les légumineuses que les fruits et les légumes ne sont pas accessibles car ils sont trop chers. Les résultats que donne Bruno Dorin sont calamiteux, on observe une augmentation du taux de diabète, environ 10% de la population, c’est 20% des enfants de moins de cinq ans qui sont en situation d’émaciation, dont c’est le taux le plus élevé au monde et on observe aussi une augmentation de la population d’indiens qui sont en situation de surpoids ou d’obésité. L’auteur rappelle que, dans le dernier indice de la faim dans le monde en 2019, l’Inde se classe au 102ème rang sur 117 pays analysés.
La conclusion sur laquelle insiste l’auteur, c’est que de nombreuses catégories de la population indienne les plus pauvres, mais aussi les femmes et les enfants sont dramatiquement surexposés à la sous-nutrition, et donc considérablement surexposés aux différentes maladies, à la Covid mais pas seulement, à toutes les autres maladies. Voilà pour ce premier point.

 

Carte des résistances des travailleurs migrants, MWSN

 

J’aimerais aborder un autre point important de l’actualité de ces quinze derniers jours. Le 6 mai, le gouvernement de l’Uttar Pradesh a annoncé la suppression du code du travail pour trois ans.
Cet État qui est l’un des plus peuplés de l’Inde et un des plus pauvres est dirigé par un moine nationaliste hindou, qui s’appelle Yogi Adityanath et qui est connu pour son islamophobie. Il a par exemple justifié le lynchage de musulmans en 2016 parce qu’ils étaient soupçonnés de stocker de la viande de bœuf, il est connu aussi pour sa répression féroce du mouvement de protestation dont on parlait il y a un instant de cet hiver. Il fait partie d’un ordre religieux autonome, qui est une fédération de ligues hindoues créée en 1915. C’est quelqu’un qui a été aussi emprisonné en 2007 pour avoir organisé des émeutes, incité à la haine, et été accusé de tentative de meurtre. Il est le Chief minister de l’État de l’Uttar Pradesh. Il a justifié la suspension du code du travail pour trois ans par la relance de l’économie, il faut aider les entreprises, il faut faire des efforts pour attirer les investisseurs, et donc il faut laisser aux entreprises une certaine marge de flexibilité, mais aussi l’idée est de fournir des emplois aux travailleurs migrants dont on parlait il y a un instant qui depuis quelques semaines peuvent obtenir des trains affrétés et rentrer chez eux. Pour l’État de l’Uttar Pradesh, c’est deux millions de travailleurs journaliers qui sont en train de revenir dans leurs villages.
Cette initiative a été suivie par une dizaine d’États en Inde, tous les États dirigés par le BJP, le parti au pouvoir, comme le Karnataka, le Gujarat, le Madhya Pradesh, l’Haryana, l’Himachal Pradesh, mais aussi le Rajhastan ou le Penjab, qui sont des États dirigés par l’opposition, le Parti du congrès, qui ont « adouci » le code du travail.

Qu’est-ce que ça signifie cette casse du droit du travail ? Ça signifie que dans toutes les usines, toutes les entreprises, tous les fonds de commerce, il n’y a plus de salaire minimum, il n’y a plus de congés payés, il n’y a plus d’assurances sociales, et il n’y a plus de garantie de fonctionnement des syndicats. La journée de travail est allongée de 8 à 12 heures, et il est possible de travailler jusqu’à 72 heures par semaine. C’est 35 des 38 volets du code du travail qui ont été supprimés. Les seuls volets qui n’ont pas été supprimés portent sur l’interdiction du travail des enfants.
Plus rien ne garantit les conditions de sécurité et d’hygiène dans les usines, alors que la loi imposait de fournir des conditions de sécurité minimales, une bonne ventilation, de l’eau, tout cela est aboli, et les dirigeants des syndicats de gauche reconnaissent que la loi n’était généralement pas respectée, mais qu’il était toujours possible d’opposer la loi à l’employeur alors que ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Pour un certain nombre d’intellectuels (tels Ramapriya Gopalakrishnan, avocat spécialiste du droit du travail, Madras, ou Pratap Bhanu Mehta, à Delhi), l’Inde profite de la pandémie pour user de pouvoirs arbitraires, alors que les manifestations sont interdites, et pour certains d’entre eux, c’est l’esclavage qui fait son retour en Inde. Les syndicats ont appelé hier, le vendredi 22 mai, à une journée d’action, de grève, de manifestation, de rassemblement, et ont bravé l’interdiction de rassemblement de plus de quatre personnes. Certains secteurs ont suivi les grèves comme le secteur de l’électricité, des transports, certaines plantations, et des affrontements ont eu lieu avec la police, dans l’État du Bihar et dans l’État de l’Uttar Pradesh.
Je pense qu’il faut suivre ce point, qui est extrêmement préoccupant, de la casse drastique des conditions de travail, de la protection des travailleurs indiens.

Avant de terminer, je voulais signaler un article que j’ai lu récemment, qui a été publié par Sandro Mezzadra. Sandro Mezzadra est l’auteur avec Brett Neilson d’un livre qui a été publié en février 2019 aux éditions Asymétrie, une excellente maison d’édition pour ce qui concerne les Subalterns Studies et l’Inde. Le titre du livre est La frontière comme méthode ou la multiplication du travail, et dans ce livre les auteurs analysent la frontière comme laboratoire des mutations du capitalisme. Sandro Mezzadra a publié un blog qui est lié à ce livre, et il a réfléchit à l’Inde à travers le contraste très fort entre, en résumé, les efforts qui ont été fournis par le gouvernement indien pour rapatrier les migrants externes, c’est à dire tous les expatriés qui travaillent dans les pays du Golfe, et qui rapportent une quantité de devises importantes au pays, et l’abandon complet par le gouvernement des migrants de l’intérieur (voir Sandro Mezzadra, Une autre première ligne, celle des travailleurs migrants (I) : l’Inde (Work in progress), Collisions de frontières, 02/04/2020).
Il rappelle que les déplacements massifs de population qui ont été observés en Inde sont considérés comme les plus importants depuis la partition en 1947. Il s’efforce de penser dans cet article les articulations entre migration externe et migration interne, et le fait que ces articulations vont se poser dans des termes nouveaux dans un pays comme l’Inde, qui est un pays qui exporte ses travailleurs très très massivement, recourt donc très abondamment aux migrations internes. Il s’appuie sur les travaux de la sociologue Alice Hochschild sur les Care chains, c’est-à-dire les situations où lorsqu’un ménage par exemple envoie une personne travailler à l’étranger dans le secteur du care, pour le soin aux personnes âgées, pour le soin aux enfants, ce ménage emploie lui-même un travailleur migrant pour remplir les tâches de soin. Sandro Mezzadra met en relation l’exode massif des migrants de l’intérieur avec le repli qui est en train de venir, des chaînes d’approvisionnement de la force de travail au niveau mondial, c’est-à-dire le replis des migrations externes. Là encore, je trouve que c’est un thème qui mérite toute notre attention, puisqu’il revient sur la définition qu’avaient donnée Alejandro Portes et Manuel Castells sur le travail informel, c’est-à-dire que les frontières entre travail formel et informel ne sont pas des frontières entre guillemets naturelles, mais ces catégories sont produites par les États, et en conclusion de son article, Sandro Mezzadra alerte sur le risque très fort que ces frontières entre travail formel et informel se déplacent très fortement.
Pour conclure, je voulais dire qu’avec ce qu’on observe aujourd’hui en Inde avec la casse du code du travail, qui est justifiée je le rappelle par l’État de l’Uttar Pradesh par l’accueil des migrants de l’intérieur, c’est à un déplacement de ces frontières entre travail formel et informel auquel on assiste.

 

Odile Henry est sociologue. Ses recherches portent aujourd’hui sur les effets de la privatisation de l’enseignement supérieur et les inégalités sociales en Inde ainsi que sur l’histoire de l’engagement des ingénieurs indiens dans les luttes environnementales et les politiques de développement. Elle est professeure de sociologie au département de science politique de l’Université Paris 8 et chercheuse au Laboratoire Théories du Politique (LabTop-CRESPPA, UMR 7217, Paris). De 2014 à 2017, elle a été membre de l’équipe franco-indienne du programme ENGIND: Engineers and Society in Colonial and Post-Colonial India et chercheuse au Centre de Sciences Humaines (CSH, UMIFRE n°20, New Delhi).