Situations hypothétiques

 

Après la mort de George Floyd, homme noir tué par la police lors d’un contrôle de routine, après que son agonie ait été filmée par Darnella Fraser, une adolescente afro-américaine de 17 ans, des minutes durant, aux États-Unis. George Floyd, énième noir tué par la police lors d’un contrôle de routine. Et qui fait résonner ici d'autres noms de victimes de crimes policiers, avec des méthodes similaires. George Floyd, énième victime de trop, énième chagrin de trop, cette fois synonyme d'embrasement général. En ce mois de juin, il a fait bon d'être antiraciste, du moins en façade. 
Tandis qu'outre-Atlantique,
 tout produit inflammable ― on imagine pas l'étendue de ce qui peut l'être ―, devenait combustible embrasé. Cierges fondus. Pensées.

J’avais commencé d’écrire un texte sur les vandalismes en Martinique. 
Depuis, une digue avait sauté : les statues étaient à terre, décapitées, piétinées ou jetées par dessus bord...
Et je me suis dit ― des noirs abîmés dans l'Atlantique, aux noirs asphyxiés par la police des démocratie occidentales. Il y a ce continuum : poumons humains sans oxygène.

Monde indécolonisé, je ne me lasserais jamais, de t'engloutir. Quitter le rivage.
Pause, quelques secondes.

Là (en France hexagonale), la condamnation des actes de vandalisme des monuments coloniaux, repose souvent sur l'argument de la destruction mémorielle. J'ai entendu un historien, spécialiste de l'histoire de la colonisation, de l'immigration, des discriminations et du racisme, interviewé à la radio, l'invoquer. J'ai lu une avocate à la cour spécialiste de la propriété intellectuelle, les délégitimer sur les réseaux sociaux. Je suppose que d'autres figures d'autorité n’ont pas été en reste.

― À coups de masse ?

Le sophisme est efficace parce que lorsque la destruction mémorielle est associée à la destruction d’œuvres d'art, elle renvoie dans l'imaginaire de manière quasi automatique à des actes perpétrés aux noms d'idéologies d’extrême droite.

Pas à la révolution française, Pas à l’iconoclasme.
- Byzantin ou protestant, aux antiques athéniens brisant les sculptures de Démétrios de Phalère, aux chrétiens et aux païens, à la fonte de l'Héracles de Lysippe (entre autres bronzes), à Constantinople, aux bombardements des sites archéologiques de la Mésopotamie.
- Les fresques de Mantegna ou Pinturicchio au Belvédère sacrifiées pour le musée Pio-Clementino du Vatican,
- Botticelli apportant ses peintures aux Bûcher des vanités, à Florence,
- Ni à aucun anéantissement colonial ou à toute autre forme de violence dite légitime.

Non, un groupe d'activistes a renversé deux statues de Victor Schoelcher, en Martinique. C’est dire l’asymétrie.

Ici (en Martinique), l'agir destructeur, au-delà de son aspect revendicatif, est aussi la manifestation d'une forme d'impuissance passée et sa contestation. Une empathie faible suffit pour le comprendre. Si je me mettais à la place des martiniquais et que je repensais au chlordécone, je me dirais : comment est-ce possible, comment ça a pu arriver ? Pourquoi n'avons-nous pas pu l’empêcher? Ne savions-nous pas que c'était dangereux, quand les épandages ont commencé ? Quand nous le manipulions à mains nues, sans protection ? Avons- nous minimisé les risques ? Avons-nous été crédules ? Oui sûrement. Et puis il est évident qu'une partie d'entre nous, loin des bananeraies, ne savait pas ce qui s'y tramait. Encore. De toute façon, on ne pensait pas les grands planteurs capables de faire ça, pas après ce qu'on avait déjà subi. Pas capables de sacrifier les ouvrier·e·s agricoles qui donnèrent l'alerte dès 74 sans être entendu·e·s ! Pas capables de nous sacrifier une seconde fois. De nous tuer deux fois.

Je me dirais aussi : comment les autorisations ont-elles pu être délivrées par l’État français ? Et qu'ont fait les politiques, les scientifiques et tous ceux qui savaient, ici et là ? Pourquoi ? Par indifférence, insensibilité, incapacité à se projeter, pulsions autodestructrices, intérêts particuliers ?

À en croire l'article « Chlordécone : avec la complicité de l’État et des politiques » de Lisa David, l'ensemble de la classe politique martiniquaise de cette époque (gauche, centre, droite, anticolonialiste, indépendantiste), par son mutisme, y est jusqu'au cou. Un mutisme, un déni qui a sans doute favorisé (intentionnellement ou non) l'empoisonnement de la Martinique par les grands planteurs. Quand des voix qui portent, par leur nombre, ou par leur intensité symbolique, ou les deux, auraient peut-être pu changer la situation. Auraient pu nous aider.
Bien sûr, une posture victimaire serait plus confortable.

Aimé Césaire, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, député de la Martinique de 1945 à 1993, président du conseil régional de la Martinique de 1983 à 1986 ? Pas au courant ? A t’il existé un Discours sur le chlordécone ? J'ai beau taper sur le clavier de mon vieux PC « Cesaire chlordécone » dans tous les moteurs de recherche, rien. Parfois, des citations, extraites de ses plus grandes œuvres dans des textes d’accusation récents, et c'est tout. Vide étrange.

Aussi douloureux cela soit-il à penser, la classe politique martiniquaise, icône ou pas en son sein, aurait minimisé, voire ignoré les dangers du chlordécone, au grand bonheur des empoisonneurs.
 Après réflexion, refuser l’idolâtrie, percevoir aussi bien les apports que les limites de nos figures de l'émancipation, leurs impensés, s'efforcer de porter sur elles un regard critique, est sans doute une façon de s'en montrer digne, d'en hériter même. Car cette exigence pourrait être féconde en terme de devenir, afin de sortir de certaines impasses.

Comme rechercher dans l'Histoire un possible futur antérieur.
 Bien sûr cette remarque vaut pour la classe politique française dans son ensemble, pas seulement sa partie martiniquaise. Mais personne ne sera vraiment surpris d'apprendre que l'abandon d'un territoire à la contamination pendant des décennies ait pu se produire dans une
 « ancienne » colonie.

Alors, à la place de cette jeunesse, je me poserais cette question : quelle est la valeur de nos vies, si pour l'appât du gain appelé développement économique, des personnes au pouvoir décident tranquillement, en toute connaissance de cause, de nous empoisonner et que celles et ceux qui savent, par ailleurs directement concernés, se taisent ?

Ci-gît l'idéal de liberté et d'égalité que nous étions en droit d'espérer après la seconde abolition de l'esclavage ? Et je continuerais en chemin. Pourquoi est-ce qu'aucune justice n'a-t’elle été rendue, avec le recul et la prise de conscience du préjudice ? Aura-t’on droit à un texte législatif de reconnaissance du crime, en guise de dédommagement, dans quelques décennies ?

― Oui, bien sûr, ne vous inquiétez pas.
― Merci...

Aujourd'hui, ça paraît pourtant simple. Les vandales d’un côté, la société de l'autre.
Et la résonance médiatique est incomparable...

Et l’historien passe sur l’histoire pourtant riche en actes tels. Et fait comme si l'histoire était une discipline qui proposerait des tranches de réel, bruts, comme une sauvegarde intégrale, sans médiation... Mais un morceau de réel, est-ce le Réel ? Nous-mêmes, au présent, pouvons-nous y accéder, dans sa totalité ?

Comme si la mise en récit du passé, pouvait être le Réel lui-même. Et que son sens, n’était pas le résultat d'une lutte.
Qui décide aujourd’hui de ce qui est digne d'être retenu, d'être archivé, de ce qui est un fait historique ? Et de ce qui est négligeable ? De ce dont on doit se souvenir ?

Revenons y : en renversant ces statues, ils détruisent une partie de notre mémoire, de notre histoire, notre capacité de transmission ? Allons jusqu’au bout, ils attentent à notre humanité.

Ça sonnerait plus juste, si la quantité de signes coloniaux diminuait brutalement, et qu'il deviendrait urgent de les protéger, au risque de leur extinction et de notre amnésie. Mais ce scénario ne se profile pas en Martinique. Les signes coloniaux se portent biens et tendraient même à une dangereuse saturation, à une en omniprésence. Ils sont dans l'écosystème (sol, nappe phréatique, rivière, littoral, faune, flore, corps humains), dans l'architecture, les structures politiques, sociales, économiques, éducatives, culturelles, religieuses... pas toujours aussi visibles, mais terriblement efficients !

Comment ne pas avoir vu une volonté de rééquilibrage, une tentative symbolique d'inflexion de cette asymétrie, dans l'espace public (et ailleurs). Une volonté décoloniale.

Malheureusement, je pressens que ma plaidoirie ne convaincra pas tout l'auditoire. J'entends déjà : « Voilà, il nous dit ― pas de panique, ces signes sont pléthoriques, détruisons-les gaiement, il y en aura toujours bien assez. Quelle inconséquence ! Quand est-ce qu'on dira c'est assez, on arrête de démolir ? Non, enivrés par le mouvement, ils ne pourront pas s'arrêter. C'est sûr. Et ils s'arrêteront pas, si on ne les arrête pas. Tout va y passer, jusqu'au château de Versailles, après Colbert. »

Dans son travail, qu’il s’agisse de photographies, de vidéos, de performances ou de textes, Arnaud Elfort convoque diverses figures placées à la marge, socialement et historiquement : ouvrièr·e·s, précaires, SDF, et discrèt·e·s héro·ïne·s de l’émancipation des peuples africains, caribéens, africains-américains, amérindiens… Ses oeuvres adressent les espaces et les formes de la mémoire anti-coloniale, et les problématiques de l’histoire et de l’émancipation.
Ses plus récentes oeuvres élaborent des diptyques de monuments, faisant entrer en dialogue leurs destinées en faisant surgir une histoire anticoloniale à la fois critique et poétique, celle qui nous reste encore à écrire : le Monument aux Héros de l’Armée noire à Reims et à Bamako, le Monument au Morts d’Alger et le Christ rédempteur de Rio de Janeiro, la Victoire de Samothrace à Paris et la statue de l’impératrice Joséphine à Fort-De-France en Martinique.
Il a suivi un cursus en art à l’École des beaux-arts de Reims et à l’Université Paris 8, et a été exposé en France, Allemagne, Suisse, Russie et Brésil… Membre permanent de La Générale (2007-2015) et de La Générale en théorie (2009-2015), du Survival Group, un collectif composé de théoricien·ne·s et d’artistes qui interroge les usages esthétiques de l’espace public, et correspondant de la revue Jef Klak.


Arnaud Elfort, Situations hypothétiques, 2020. Lecture à L'Acentrale du 28/06/2020.