Rêves en quarantaine

Dans cette présentation, nous souhaitons partager avec vous le parcours de recherche que nous avons suivi au sein du Laboratoire transdisciplinaire sur les pratiques sociales et subjectivités (LaPSoS) de l’Université du Chili concernant la relation entre le rêve et la vie sociale et politique. À cette fin, notre présentation s’articulera en deux temps. Dans un premier temps, nous présenterons certaines des considérations théoriques et méthodologiques qui ont animé notre travail, ainsi que certains des résultats de la recherche Vie quotidienne, rêves et malaise adolescent développée entre 2013 et 2015 par le laboratoire. Par la suite, dans une deuxième étape, nous aborderons certains détails de notre recherche actuelle intitulée Rêves en quarantaine, sur laquelle nous travaillons depuis mars 2020. En vertu de ce parcours, nous présentons quelques approches possibles du rêve comme contribution, voie et objet de recherche sur les articulations entre processus subjectifs et événements sociopolitiques.

 

I. Vie quotidienne, rêves et malaise des adolescents

Comme nous venons de l’évoquer, nous avons développé entre 2013 et 2015 la recherche Vie quotidienne, rêves et malaise des adolescents. Nous cherchons ici à explorer, à travers les rêves, les sources et les modes d’expression et de traitement du malaise chez les jeunes Chiliens. À cet effet, nous avons élaboré un dispositif méthodologique où nous avons adapté les principes émanant de la clinique psychanalytique et de son interprétation des rêves. À travers cette approche théorique et méthodologique, nous cherchons, d’une part, à tester de nouvelles manières de comprendre et d’analyser la subjectivité, et, d’autre part, à mettre en évidence la place de la psychanalyse en tant que théorie des sciences sociales à travers laquelle il est possible de rendre compte du social (Abarca-Brown, Arensburg-Castelli, Radiszcz-Sotomayor & Vásquez-Torres, 2017).

En termes plus spécifiques, le design méthodologique a consisté en trois étapes. Tout d’abord, nous avons exploré la vie quotidienne des participants, en ciblant des aspects tels que les intérêts, les préoccupations et la présence familiale ou scolaire des jeunes. Dans un deuxième temps, nous nous sommes intéressés aux significations que les jeunes attribuent aux rêves et à la place qu’ils occupent dans leur vie quotidienne. En outre, il leur a été demandé de raconter un rêve récent. En tenant compte des directives proposées par Freud (2017) sur la collecte du matériel de rêve, nous avons invité les participants à désagréger le rêve en fragments, par rapport auxquels les jeunes ont effectué un processus d’association. Enfin, nous avons complété l’entretien par une brève enquête dans laquelle les antécédents démographiques, familiaux et socio-économiques, entre autres, ont été recueillis (Abarca-Brown, et al, 2017).

L’une des lignes d’interprétation dérivées de cette recherche concerne les mandats et les contraintes autour du genre comme l’une des sources du malaise des jeunes, par exemple, en termes de différence sexuelle. En effet, dans leurs rêves, les jeunes ont remis en question les chemins qui leur ont été tracés par leurs conditions de genre et par la violence qui résulte de ces identifications. Ces contraintes et ces mandats de genre étaient principalement liés à l’histoire, aux voeux et aux exigences de la famille, de l’école et du groupe de pairs. La maternité, le choix du partenaire, les études comme aspiration sociale, le choix professionnel ou l’image de la sécurité parentale, ont été quelques exemples d’où les rêveurs ont associé des préoccupations et des questions sur la façon de surmonter les tensions qu’ils confrontent face aux défis sociaux de leur position dans la différence sexuelle (Abarca-Brown, et al) Point important, la génération de jeunes interviewés et interviewées sera celle qui quelques années plus tard fera partie, précisément de la dite « vague féministe » qui a monté en force au Chili depuis 2017.

D’autre part, les préoccupations relatives à l’environnement scolaire sont apparues comme un autre élément pertinent. Dans les rêves, les exigences de la performance scolaire ont souvent fait partie de tous leurs espaces : l’espace public, la maison et même leur corps, par exemple, à travers l’expression de symptômes physiques associés aux exigences scolaires.

Un autre élément qui a retenu notre attention, et qui croise la relation entre le genre et le système scolaire, est la manière de traiter la violence dans les rêves. Dans leurs rêves, les jeunes ont reconnu des situations de violence, par exemple sexuelle et physique, qui, dans la vie de tous les jours, semblaient ne pas avoir de place ou d’espace de reconnaissance dans le monde des adultes. De même, leurs rêves décrivaient des manières différentielles et parfois créatives de faire face à la violence, configurant des arrangements particuliers là où, dans la vie éveillée, ils n’avaient pas eu une capacité d’action suffisante (Carreño, Castañeda et Reyes, 2019).

Un dernier élément à considérer concerne la relation avec la spatialité. Dans les rêves, de multiples espaces publics et personnels étaient représentés, qui prenaient une place importante dans la description de leurs expériences. En effet, dans le cas spécifique des jeunes urbains-populaires, l’espace public (la rue et les places de leurs quartiers) est apparu comme des contextes de sociabilité et d’action entre pairs.

 

II. Rêves en quarantaine

En fonction des avancées et des nouvelles préoccupations issues de la recherche Vie quotidienne, rêves et malaise des adolescents, nous avons décidé, durant les premiers mois de 2020, d’enregistrer les rêves dans le contexte de la crise sanitaire, mais aussi sociale, politique et économique actuelle résultant de la pandémie de Covid-19. En continuité avec l’esprit initial qui a animé nos premières investigations, l’objectif que nous nous sommes fixé était d’analyser comment les aspects sociaux, économiques et politiques façonnent les rêves et ont un impact sur la vie subjective, à présent, dans le cadre de la situation pandémique actuelle, mais aussi, au vu des particularités locales imposées par le contexte social et politique chilien. Nous parlons des articulations, des continuités et des discontinuités entre le processus sans précédent de mobilisation sociale initié le 18 octobre 2019 dans ce que l’on appelle  » estallido social  » et l’arrivée ultérieure de la pandémie de COVID-19, face à laquelle le gouvernement chilien a mis en jeu une série de stratégies sanitaires, mais aussi politiques et économiques qui ont affecté de manière significative de vastes secteurs de la population.

C’est au vu de ce contexte que, durant les mois de mars et avril 2020, nous avons enregistré les rêves de résidents chiliens et/ou étrangers au Chili, sans autre objectif que d’explorer les modalités de production et d’expression du rêve au sein de ce scénario social et politique particulier. Pour ce faire, nous avons préparé un questionnaire dans lequel les participants ont consigné leurs rêves en pandémie ainsi qu’une série d’autres éléments associés à ceux-ci. Tout d’abord, des données sur les rêveurs afin d’effectuer une caractérisation démographique de ceux-ci. Voici quelques-unes des informations de base recueillies : (1) l’âge ; (2) le sexe ; (3) l’activité ; (4) la profession ; (5) la ville de résidence ; (6) la nationalité ; (7) le statut migratoire (le cas échéant) ; (8) l’appartenance à des peuples autochtones ; (9) le niveau de revenu, entre autres aspects. Et, d’autre part, un ensemble d’éléments liés à ce que l’on pourrait appeler les contextes et les usages du rêve (Price-Williams et Nakashima, 1990), à savoir : (1) les émotions et les aspects de la vie quotidienne à la veille du rêve ; (2) les émotions identifiées dans le rêve ; (3) les participants au rêve, c’est-à-dire les interlocuteurs ou les personnes à qui les rêveurs racontent leurs rêves ; (4) la fréquence des rêves pendant la période actuelle et ; (5) les utilisations et/ou les significations attribuées par les rêveurs aux rêves.

Ainsi, pendant les neuf mois où le formulaire en ligne a circulé sur les réseaux sociaux et autres plateformes web, nous avons réussi à collecter plus de 130 rêves avec leurs éléments associés.

Selon ce qui précède, la caractérisation des participants, d’après les données recueillies, serait plus ou moins la suivante : l’âge des rêveurs fluctue entre 18 et 70 ans, 51% d’entre eux correspondant à la tranche d’âge de 30 à 40 ans. En termes de sexe, 79% étaient des femmes et 21% des hommes. 94% des participants sont des ressortissants chiliens et seulement 6 % sont des étrangers. En ce qui concerne le lieu de résidence, nous observons un accent métropolitain marqué, puisque 74% des rêveurs résident à Santiago, alors que seulement 23% le font dans d’autres régions du pays. A cet égard, il est important de prendre en considération que les 3% restants correspondent aux rêveurs résidant à l’étranger. Enfin, en ce qui concerne le niveau de revenu des rêveurs, 64% perçoivent un revenu supérieur à 1.000.000 de pesos (soit 1180 euros environ). Par conséquent, si l’on considère le niveau de revenu mensuel au Chili, les participants se situent plus ou moins dans les 14% les plus riches de la population (INE, 2019).

Comme vous pouvez le constater, la composition de l’échantillon n’est pas du tout représentative. En effet, les matériaux correspondent à un échantillon très particulier où il est possible d’observer les biais et les limites du dispositif de production d’information utilisé et les logiques habituelles de toute enquête qui circule sur les réseaux sociaux et autres plateformes web.

Cependant, en ce qui concerne les contextes et les usages du rêve, comme d’autres recherches l’ont souligné (voir, par exemple, Scarpelli et al, 2021), il existe des preuves d’une augmentation de la fréquence des rêves pendant la pandémie. À cet égard, 57% des participants ont indiqué qu’ils rêvaient plus fréquemment au cours de la période, tandis que 32% ont indiqué une fréquence similaire et, enfin, 9% ont déclaré rêver moins. En ce qui concerne les émotions et les conditions de la veille, les rêveurs ont rapporté des émotions majoritairement désagréables, à savoir l’anxiété, l’inquiétude, l’angoisse, le stress et l’incertitude entre autres, qui composeraient en quelque sorte le contexte affectif dans lequel s’inscrivent leurs rêves.

D’autre part, à la question « À qui racontez-vous vos rêves ? », dans 28% des cas les rêveurs ont indiqué qu’ils racontent leurs rêves à leur partenaire, 25% à leurs amis et 24% ont indiqué qu’ils ne racontent pas leurs rêves.

Enfin, d’un point de vue dénotatif, c’est-à-dire du contenu explicite du rapport, il est intéressant de noter que la plupart des rêveurs ne font pas directement allusion à la pandémie COVID-19. Plus précisément, seuls 24% des participants font directement et explicitement (il faut le souligner) référence à la pandémie et à l’enfermement par rapport à la veille du rêve. En revanche, les dimensions de la vie quotidienne les plus fréquemment mentionnées sont le travail, la famille, l’économie personnelle et/ou domestique et les relations. Dans chacun de ces scénarios, les rêveurs sont insérés dans ce que nous pourrions appeler des « situations » : préoccupations, dilemmes, conflits, problèmes et exigences réglementaires. À cet égard, examinons quelques exemples :

« À l’époque, je devais faire face à de nombreuses demandes de planification et à des décisions familiales complexes. »

« Je suis au chômage et je vis en quarantaine avec mon partenaire, j’ai donc un sentiment constant d’inquiétude quant à ma situation professionnelle. »

« J’avais l’impression de ne rien faire d’important, de transcendant au quotidien. »

« J’ai subi beaucoup de stress, je n’ai pas l’impression de pouvoir consacrer autant de temps que je le voudrais à mon fils, car je suis le soutien de famille. »

Selon ce qui précède, il est intéressant de noter comment la pandémie et la crise sociale, politique et économique concomitante semblent s’immiscer dans la vie quotidienne des rêveurs de manière très particulière et singulière. En effet, les enjeux structurels (sociaux, politiques et économiques) associés à la pandémie et à l’enfermement se traduiraient par des préoccupations, des inquiétudes, des conflits, des dilemmes et des exigences quotidiennes – des infra-décisions, selon les termes de Veena Das (2020) – en vertu de ce qui est localement en jeu et qui compte vraiment (Kleinman, 1999 ; 2006) pour les rêveurs. Nous parlons, par exemple, des préoccupations concernant la santé et le bien-être de la famille et des amis, des conflits familiaux et de couple découlant de l’enfermement ; des problèmes économiques et de travail tels que l’ajustement des finances face à la situation de crise actuelle ; de la fatigue et de l’accablement face au télétravail ou de la demande et de la peur de retourner au travail en personne face à l’augmentation des infections. la pandémie.

Ainsi, compte tenu de l’état actuel de la recherche, où nous sommes encore dans une phase préliminaire d’analyse des matériaux, nous nous limiterons à présenter deux rêves. La première a été choisie en raison d’une tendance très particulière présente dans le matériel, à savoir le manque de références explicites (dénotatives) à la pandémie et à l’enfermement, et la seconde, parce qu’elle nous semble condenser de multiples éléments présents dans l’échantillon total du rêves.

Cas n° 113
Femme, 36 ans, cadre.

« Je suis dans une pièce qui ressemble à une forêt. Devant moi, j’ai une table à repasser. C’est une scène comme une vieille maison. Mais la maison est en même temps une forêt. Je dois repasser beaucoup de « pyjamas de palo », parce que nous allons en avoir besoin. Ils ressemblent à de grandes chemises de nuit blanches, avec un col d’instituteur et de la dentelle appliquée. Ils sont grands, et il me faut beaucoup de temps pour les repasser tous. C’est un travail difficile. Je les plie et les pose sur une chaise à bascule, faisant une pile de linceuls repassés. C’est quelque chose comme « une tâche éternelle », je repasse et repasse et le nombre de linceuls repassés n’augmente pas beaucoup, pas plus que le nombre de ceux à repasser ne diminue.

D’un point de vue purement qualitatif, ce rêve nous montre une sorte de tâche à la fois louable et infinie. Située dans un espace qui condense les caractéristiques d’une forêt et du salon d’une vieille maison, la rêveuse doit repasser des « pyjamas de palo », car comme elle l’indique, « nous en aurons besoin ». Apparemment, la rêveuse ne semble pas se rendre compte de l’usage de cette expression, qui dans le langage populaire chilien désigne un cercueil, c’est-à-dire que celui qui porte un « pyjama de palo » est celui qui est mort. Comme le raconte la rêveuse elle-même, le repassage de « pyjamas de palo » s’avère être une « tâche éternelle ». Si, selon son travail, la quantité de pyjamas repassés devrait augmenter et, avec elle, diminuer le nombre de ceux à repasser, la vérité est que, dans le rêve, c’est exactement le contraire qui se produit : « Je repasse et repasse et le nombre de ceux qui sont repassés n’augmente pas beaucoup, et le nombre de ceux à repasser ne diminue pas non plus ».

Comme nous l’avons indiqué, le formulaire que nous utilisons pour enregistrer les rêves prévoit parmi ses entrées une question concernant l’existence ou non d’émotions associées au rêve, le type d’émotion et aussi, une question relative aux émotions ou situations de la vie quotidienne à la veille du rêve. Or, même si beaucoup de rêveurs identifient des émotions associées au rêve et décrivent des aspects de la vie quotidienne associés, ce qui est intéressant dans ce rêve, c’est l’absence de ces éléments. En effet, la rêveuse établit seulement une forte émotivité associée au rêve, cependant, elle ne précise pas lesquelles, de la même manière, lorsqu’elle aborde les émotions et les aspects de sa vie quotidienne, elle se limite à indiquer « Je ne me souviens pas ».

Cas n° 93
Femme, 37 ans, cadre.

« Nous sommes avec Andreita dans une autre ville, comme Valpo[1], ou une commune pauvre comme Lo Espejo[2], dans une maison avec plus de personnes. Dehors, il y a une guerre entre les habitants et les carabiniers. Il y a 4 ou 5 flics[3] morts, dans le métro (ligne 2) ils leur rendent hommage pendant qu’ils continuent à se battre. Des amis sortent pour regarder, VAMOS GANANDO. Avec Andrea, nous ne savons pas si nous devons sortir ou non, il y a une fille végétarienne qui dort beaucoup. Je vais au terminal de bus et il semble que mon bus ne part pas. Nous sommes dans la maison de Naty Comparsa avec d’autres personnes, des réfugiés, mais maintenant c’est une autre maison, plus grande, comme celles de San Miguel[4], belles et anciennes mais peintes en bleu-gris clair ».

[1] Ville de Valparaíso.
[2] Commune de la région métropolitaine de Santiago.
[3] Carabiniers.
[4] Commune de la région métropolitaine de Santiago.

Comme nous pouvons le voir, le rêve représente une situation de confrontation, « une guerre » entre les villageois et la police. Situation devant laquelle le rêveur se réfugie avec d’autres personnes. À cet égard, il convient de noter que la question de la « guerre » n’est pas un élément qui apparaît uniquement dans ce rêve. En fait, sous d’autres formes, par exemple sous la forme de « combats » et de « batailles », la guerre et la confrontation sont un thème récurrent dans de nombreux rêves recueillis.

Cependant, il est intéressant de noter l’ambiguïté de ce signifiant. En effet, comme le souligne Caduff (2020), les médias ainsi que les différents gouvernements au niveau mondial ont précisément utilisé un langage guerrier lorsqu’ils ont pris position dans l’approche de la pandémie. « Vaincre le virus », « gagner la guerre », « vaincre les ténèbres » et « nous sommes en guerre » ont été de puissantes stratégies rhétoriques en termes de communication face à l’avancée du virus. Cependant, la question de la « guerre » a également une signification très spécifique pour le cas chilien. Trois jours après le début de la révolte sociale du 18 octobre, le président Sebastián Piñera a appelé tous les secteurs politiques à s’unir dans une bataille qui ne pouvait être perdue. « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, implacable, qui ne respecte rien ni personne, qui est prêt à utiliser la violence et le crime sans aucune limite » (CNN, 2019), a-t-il déclaré en allusion aux protestations populaires massives dans différents territoires du pays. La déclaration de guerre, au-delà d’une question purement rhétorique, s’est matérialisée par l’imposition d’un état d’urgence constitutionnel et la prise de contrôle de l’ordre public par les forces armées nationales.

Or, face à cette guerre, la rêveuse indique que « Nous sommes en train de gagner » en constatant la mort de 4 ou 5 policiers. Malgré les hommages rendus aux policiers morts et la poursuite de la guerre, la vérité est que « Nous sommes en train de gagner », apparaît comme une déclaration qui semble inclure à la fois la rêveuse, ses amis et les villageois.

En revanche, comme on peut le constater, ce rêve relaie un protagonisme féminin. Bien que nous puissions penser que cela n’est pas étrange quand presque 80% des rêveurs de notre enquête sont des femmes, la vérité est que, il ne nous semble pas mineur de remarquer la présence de figurations oniriques qui mettent au premier plan les soins entre les femmes. En ce sens, il nous semble que dans les rêves se tracerait une manière de faire alliance entre femmes, ainsi que l’expression de diverses modalités de malaise autour des oppressions et de la violence de genre (Castañeda et Jacob, 2021).

Enfin, il convient de noter la présence de transits et de déplacements à travers les villes, les communautés et les lieux dans ce rêve et dans d’autres. En effet, les rêves que nous avons recueillis ne sont pas dans leur majorité des confinements, au contraire, en eux les rêveurs décrivent et transitent en de multiples lieux. Dans ce cas, la rêveuse et sa amie apparaissent, au début, dans le lieu de Valparaíso qui se transforme (ou se condense) ensuite dans la commune de Lo Espejo. Ici, une tentative de départ en bus échoue, mais, malgré tout, ils parviennent à se déplacer, se dirigeant vers la maison de « Naty Comparsa » à San Miguel, où ils trouvent refuge, toujours dans la maison d’une autre femme.

 

III. Conclusion

Bien que nous soyons encore dans une phase préliminaire d’analyse des matériaux de cette recherche, dans l’état d’avancement actuel de cette étude s’est imposée une question qui, dans son apparente simplicité, est loin d’être évidente : qu’implique le fait de rêver en pandémie et en confinement ? Lorsque la première rêveuse fait référence aux « pyjamas de palo » et aux « grandes chemises de nuit blanches », la référence à l’hôpital et à la tâche infinie et louable qu’il a impliquée pour les soignants des centres de santé peut apparaître immédiatement, en même temps que devient présente la « tâche éternelle » que de nombreux rêveurs et rêveuses réfèrent à la vie quotidienne, à commencer par les tâches ménagères en « temps de pandémie ». En ce sens, ce qui nous semble intéressant dans les rêves en pandémie est le tissu dense et multiple en termes d’interprétations possibles, qui ne se réduisent pas à une simple répétition de ce que nous vivons durant la veille, ni une détermination unique de l’histoire personnelle, qui a souvent été comprise comme quelque chose d’individuel. A ce stade, nous nous demandons à nouveau qu’est-ce que rêver en pandémie? , en même temps que nous nous interrogeons sur la manière dont nos rêves se composent par rapport à une petite et une grande histoire, qui nous semblent indissociables en termes subjectifs et politiques.

En effet, comme nous l’avons souligné, tant dans les rêves que dans les récits sur la veille, les rêveurs ne semblent pas se référer majoritairement et explicitement à la situation sanitaire actuelle dans laquelle nous nous trouvons. Au contraire, tant dans la vie éveillée que dans la vie onirique, les rêveurs semblent préoccupés par des soucis, des conflits et des dilemmes très quotidiens liés, par exemple, aux exigences du travail, aux conflits de couple et aux soucis familiaux. Avec cela, nous ne voulons pas ignorer la place et l’importance que le contexte social et politique occupe dans le rêve, au contraire nous nous interrogeons sur les manières dont les événements dits sociaux et politiques font partie de cette vie quotidienne, c’est-à-dire sur une politisation de la vie quotidienne et les manières particulières dont l’est le rêve, comme un pli, de ce pli qui est déjà la vie quotidienne par rapport à ce qui a été classiquement compris comme espace politique.

 

Bibliographie originale :
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Rêves, 15/04/2021.