L’État national palestinien : changement de paradigme

Naji El Khatib
The Palestinian national state : a shift of paradigm
Naji El KhatibThe Palestinian national state : a shift of paradigm

 

Naji El Khatib (Institut des Humanités Medfil) présente quelques éléments d’introduction à une réflexion et une discussion à propos de la Palestine, et le projet de la création d’un État palestinien, au regard de l’histoire de la spoliation des territoires palestiniens et de la lutte palestinienne, dans la continuité d’interventions précédentes, en portant un regard sur le passé, nécessaire tant au plan des parcours de vie, que de l’histoire collective, qui permet d’alimenter une analyse critique et politique.
Intervention complète à l’oral en anglais, suivie de l’argument de l’intervention en français à l’écrit.

Voir aussi :
D’autres interventions de Naji El Khatib sur ce blog.
Chroniques et essais de Naji El Khatib à Rommanmag.
Le site Internet de l’Institut des Humanités Medfil.


L’État national palestinien : changement de paradigme

Premier changement :
La Palestine de la solution à deux États est une Palestine étriquée

Nous devons reconsidérer la lutte pour la Palestine, toute la Palestine et non pas pour une seule partie de la Palestine comme le programme chimérique et illusoire de l’État palestinien à l’échelle des accords d’Oslo, qui n’enfreindra, dans le meilleur des cas, pas plus d’une autonomie d’un « bantoustan » sous occupation, dont le prix est le sacrifice de toute la cause nationale palestinienne.

La nouvelle renaissance des aspirations palestiniennes dans toute la Palestine historique ainsi que dans la diaspora se reflète dans la construction d’une stratégie globale articulée autour d’un agenda pour tous les Palestiniens, et cet agenda ne peut être identique à la « solution à deux États », qui marginalise 65 % du peuple palestinien en accordant à l’État colonial sioniste plus de 85 % de la terre de la Palestine historique.

Deuxième changement :
Le nécessaire changement de la solidarité internationale avec la Palestine

Les vieilles solidarités basées sur les slogans de « Mettre fin à l’occupation », « Soutenir la Palestine indépendante », « construire l’État palestinien », sont tous dépassés. En fait, ces slogans étaient inopérants sur le terrain en raison du refus israélien de l’idée de toute existence d’une entité palestinienne au sein de la Palestine, qui doit être complètement judaïsée par les actes de colonisation. Ce refus s’accompagnait d’une complicité euro-américaine avec les plans d’Israël. 28 ans de vaines négociations ont suffi à Israël pour accomplir ses plans d’annexion, d’expulsion des Palestiniens de leurs terres et de leurs maisons, et pour augmenter le nombre de colons et de colonies.

Sous l’égide du soi-disant processus de paix, toute la Palestine était menacée de disparition en tant que terre et en tant que peuple luttant pour ses droits fondamentaux.

Ainsi, la nouvelle solidarité internationale avec la Palestine doit se débarrasser de l’ancienne basée sur la solution des deux États pour passer à une nouvelle :

  1. Solidarité contre le nettoyage ethnique effectué par Israël dans toute la Palestine, c’est-à-dire d’Umm al-Araqib dans le Néguev, à Cheikh Jarrah à Jérusalem jusqu’à la vallée du Jourdain ;
  2. Solidarité contre les politiques israéliennes de discrimination raciale et d’apartheid dans toute la Palestine, de la Galilée au Néguev ;
  3. Solidarité avec le droit au retour de tous les réfugiés palestiniens depuis la catastrophe de 1948 et l’occupation de 1967 ;
  4. Solidarité par la pratique du boycott de l’entité raciste de l’apartheid colonial (BDS) ;
  5. Enfin, l’expression de solidarité avec l’ancienne proposition palestinienne sur l’établissement d’un État unique en tant qu’État démocratique et séculier pour tous ses habitants, un État dans lequel le Palestinien est libéré de son colonisateur et le Juif israélien est libéré de l’idéologie sioniste, qui a volé la religion juive en prélude à la colonisation de la Palestine.

En fait, l’idéologie sioniste a commencé par la colonisation de la conscience juive pour en faire un outil malléable au service du mouvement de colonisation de la Palestine et d’expulsion de son peuple.

En France, comme dans de nombreux autres pays européens, ces nouveaux objectifs de solidarité se heurtent encore à la solidarité classique fondée sur les visions de la solution à deux États, adulé par la gauche socialiste française ainsi que communiste. Cette gauche sociale-démocrate et communiste peut être d’accord avec certains points de la nécessaire solidarité nouvelle comme le BDS et contre le nettoyage ethnique et la discrimination raciale, mais cette acceptation servira à leur slogan de l’établissement de l’impossible État palestinien.

L’adulation de l’esprit d’Oslo par les partis communistes et sociaux-démocrates européens peut exprimer essentiellement leur soutien secret à l’État d’Israël. En défendant l’idée surréaliste de l’État palestinien, ils défendent en effet Israël (le droit d’Israël à exister dans des frontières sûres aux côtés d’un État palestinien).

Cette vieille solidarité basée sur la solution des deux États sert aussi la politique officielle de l’Autorité palestinienne à Ramallah, dont dépend son existence même.

Enfin, on peut dire que les anciennes solidarités se moquent de la diversité de la scène politique palestinienne et de la pluralité de ses thèses politiques, qui ne correspondent pas à la politique officielle de cette soi-disant Autorité palestinienne, l’autorité qui sert l’État d’apartheid d’Israël, son occupation de la terre palestinienne, ses plans de colonisation et la sécurité de ses colons.

Troisième changement :
À la place de l’État National Palestinien : un État démocratique Séculier Post-national

Il s’agit de l’émergence d’un discours palestinien appelant à une solution globale qui tient compte du sort des masses juives dans une solution juste et équitable et qui permette aux Palestiniens (résidents et réfugiés) ainsi qu’aux juifs israéliens de trouver une solution durable pour les deux parties.

Le nouveau discours palestinien sur la solution fondée sur un État unique démocratique et séculier qui ne discrimine pas ses citoyens selon leurs différentes appartenances religieuses, nationales, linguistiques et de genre est devenu audible, et cela transformerait la cause palestinienne en symbole de justice : justice de coexistence entre les communautés et les nationalités, justice dans la répartition et le partage des richesses, justice des droits des travailleurs devant le capital financier, justice de genre, droits des femmes, droits pour les minorités ethniques et sexuelles, etc.

Nouveaux paradigmes d’un discours palestinien post-national :

  1. Un discours qui expose la nature raciste, réactionnaire et coloniale du projet sioniste,
  2. Un discours qui expose la nature mythique et d’affabulation du récit sioniste et ses prétendus droits « divins » en Palestine,
  3. Une réclamation affirmant le droit au retour aux réfugiés palestiniens comme faisant partie des droits humains inaliénables et non-négociables,
  4. Un discours qui n’est pas soumis au terrorisme idéologique et au chantage occidental familier sur « le droit d’Israël à exister ».

Ce discours prévoit une Solidarité fondée sur le remplacement de l’obsession de l’« État » par le droit à la résistance pour construire la Palestine de demain comme une patrie et comme un État pour tous ses habitants et ses réfugiés, dans une atmosphère de coexistence pacifique sous l’état de droit et de citoyenneté, sans discrimination fondée sur la religion, la nationalité, la langue, l’appartenance sexuelle ou de genre.

La Palestine de demain sera purgée du sionisme, du nationalisme chauvin.

Peuples sans État (suite), 07/12/2021.