Les rêves des détenus de la prison de Palmi et la naissance de l’Archive des écrits, des manuscrits et de l’art ir-rité de la coopérative Sensibili alle foglie

Nicola Valentino
Les rêves des détenus de la prison de Palmi et la naissance de l’Archive des écrits, des manuscrits et de l’art ir-rité de la coopérative Sensibili alle foglie
Nicola ValentinoLes rêves des détenus de la prison de Palmi et la naissance de l’Archive des écrits, des manuscrits et de l’art ir-rité de la coopérative Sensibili alle foglie

 

L’intervention aborde la collectivisation des rêves des détenus de la prison de haute sécurité de Palmi dans les années 80, la méthode de la socio-analyse narrative élaborée comme une réponse contradictoire à la socio-analyse de Georges Lapassade, et l’Archive des écrits, des inscriptions et de l’art ir-rité en montrant leurs liens à travers les parcours auquel Nicola Valentino a participé qui a donné lieu à la naissance de la coopérative Sensibili Alle Foglie en tant que laboratoire de recherche sociale.
Réalisé par Internet à l’occasion d’une journée de fin d’année au terme d’une année de séminaire mensuel de philosophie à l’Université Paris 8, et dans le cadre d’une démarche collective de recherche et d’action poétique en solidarité avec les prisonnier·e·s politiques, elle a lieu en italien, en alternance avec une traduction en français. Le texte en français est publié ci-dessous.

Traduction entre l’italien et le français : Cosimo Lisi.

 

Je vais devoir aborder plusieurs sujets : le partage des rêves des détenus de la prison de Palmi, qui remonte à 1984. En plus de cela, je mentionnerai la méthode de la socio-analyse narrative et l’Archive des écrits, des inscriptions et de l’art ir-rité, qui sont deux sujets qui concernent l’activité de recherche de la coopérative Sensibili Alle Foglie. Pour mener à bien cette tâche, j’ai choisi une stratégie narrative expositive qui vise à montrer les liens entre ces trois aspects. Je les relierai en reconstruisant un parcours auquel j’ai participé et qui remonte en 1990 à la naissance de la coopérative Sensibili Alle Foglie en tant que laboratoire de recherche sociale.
Ce chemin pourrait être imaginé comme un chemin collectif d’ouverture de trois portes. La première porte :

LA PORTE DU RÊVE

Nous sommes en 1984. Dans la prison de haute surveillance de Palmi (RC), nous vivions dans nos cellules vingt heures par jour. Nous nous rendions aux passerelles aériennes par petits groupes, et chaque détenu, chaque fois qu’il quittait sa cellule, était surveillé par trois gardes, qui empêchaient les échanges avec les autres détenus.
La correspondance était soumise à la censure, et les prisonniers étaient soumis à des fouilles quotidiennes de leurs cellules et à la confiscation du matériel écrit. Ces mesures visaient à surveiller les processus d’identification individuels des prisonniers, qui pouvaient ainsi être soumis à des pressions et au chantage.
C’est dans cette situation de privation, d’isolement et de contrôle maximal qu’un groupe de détenus a décidé collectivement d’initier une expérience de communication par les rêves.
Seize d’entre nous, concentrés dans la même section, avons décidé d’écrire régulièrement nos rêves nocturnes, de les collecter et de les faire circuler entre nous.
Le groupe était composé en grande partie, mais pas exclusivement, de personnes emprisonnées pour avoir pris part à des groupes de lutte armée, et nous partagions non seulement un militantisme politique commun mais aussi de nombreuses années d’emprisonnement dans des prisons de haute sécurité.
Ce qui nous a encouragés à ouvrir la porte des rêves, c’est le moment critique que nous traversions.
Le monde des années 70, dans lequel nos choix politiques et de vie avaient mûri, s’effondrait. Dans cet effondrement, la dimension communautaire de référence qui avait empli l’espace étroit de la cellule d’espoirs sociaux s’effritait également. Nous étions, de notre point de vue, à l’intérieur d’une expérience de « fin du monde » – comme l’aurait défini l’anthropologue Ernesto De Martino – avec le risque, pour beaucoup, d’une désintégration de l’identité et d’une implosion personnelle.
Compte tenu des obstacles à la socialisation, un détenu de confiance qui travaillait dans la section, le seul qui pouvait donc regarder dans les cellules où étaient enfermés les autres détenus, s’est vu attribuer le rôle de porteur : c’est lui qui recueillait les rêves transcrits le matin et les acheminait vers une cellule.
Les rêves ainsi recueillis étaient confiés aux détenus d’une même cellule qui avaient pour tâche de les rassembler dans des dossiers, un pour chaque rêveur, en prenant soin de cataloguer les différents dossiers de manière anonyme.
Une précaution pour détourner les geôliers, qui, s’ils les avaient saisis, n’auraient pas pu remonter jusqu’au rêveur. Un stratagème pour éviter de fournir d’autres instruments de contrôle intime sur chaque détenu.
En l’espace de quelques mois, nous avons rassemblé quatre-vingt-dix-sept rêves et, en les rassemblant, nous avons découvert que, malgré des différences évidentes, nous avions tous des rêves récurrents dont les thèmes étaient très similaires d’un point de vue thématique.
Nous nous sommes ensuite concentrés sur ces scénarios de rêves partagés qui ont été rassemblés dans un seul manuscrit et ont circulé parmi nous, précédés d’une présentation intitulée « Mode d’emploi ».
Il expliquait l’accord conclu par le groupe concernant la relation avec le monde onirique qu’ils souhaitaient établir.
Notre intention n’était pas de donner une quelconque interprétation des rêves selon telle ou telle école de pensée, mais simplement de les laisser communiquer. Nous avons voulu que la pensée onirique qui joue avec les visions défie la pensée et le langage éveillés, un défi rendu possible par le fait que tous deux constituent des formes de langage et de pensée qui ont un caractère essentiellement social.
Ce que nous avons découvert, c’est que les rêves que nous partagions nous parlaient de la mortification carcérale de la sexualité et de l’affection. Les rêves nous ont montré notre perception du monde extérieur. Ils nous ont montré les conflits que l’institution entretenait entre les prisonniers, mais ils nous ont aussi fait imaginer les plans d’évasion les plus audacieux.
En bref, les rêves nous ont montré les résultats du travail de la prison sur nos corps et nos imaginations, quelque chose que la conscience éveillée avait fermement relégué au second plan au cours des années précédentes d’incarcération. Notamment parce que notre identité de résistance politico-idéologique, qui avait prévalu jusqu’alors, considérait essentiellement comme une faiblesse de s’attarder sur les blessures produites par la condition carcérale.
En Occident, les cultures qui réduisent le rêve à un événement purement individuel prévalent. Dans la prison de Palmi, au contraire, une communication collective onirique est née. Cette originalité a certainement été favorisée par le contexte d’enfermement où s’était constituée une petite communauté homogène de rêveurs.
Le reflet de chacun des participants dans les rêves des autres a constitué le plus grand bénéfice de cette expérience, car elle a généré une nouvelle proximité entre les participants eux-mêmes.
Pour moi et les autres participants de ce groupe de rêveurs, cette expérience a constitué un apprentissage décisif. Il était important de déplacer l’attention sur les transformations que le corps subit dans l’enfermement, sur les mécanismes institutionnels qui génèrent ces transformations et il était important de créer cette conscience en partageant avec d’autres, dans le groupe, des récits expérientiels, qui peuvent s’appuyer à la fois sur des expériences de rêve et de veille. Cela peut permettre la production d’un savoir collectif sur sa propre condition institutionnelle qui est générateur de changement.
Quelques années ont passé avant que cet apprentissage ne soit mis à profit et qu’une deuxième porte ne soit ouverte.

LA PORTE SUR UNE MÉTHODE

En 1989, j’ai été transféré à Rome, à la prison de Rebibbia. J’ai retrouvé Renato Curcio et d’autres prisonniers qui avaient participé à l’expérience de Palmi.
Toujours sur la base de cette expérience, nous nous sommes posés quelques questions pour approfondir la condition de réclusion.
La question principale est apparemment bizarre : comment se faisait-il que nous soyons encore en vie après plus de dix ans d’emprisonnement ? En termes plus généraux : comment les détenus évitent-ils de mourir ? Ceux qui ne se suicident pas ou ne se laissent pas mourir, à quelles ressources puisent-ils pour se maintenir en vie au quotidien ? Comment les dispositifs de l’institution agissent-ils sur le corps des détenus pour les conduire jusqu’à se donner la mort ? Nous avons alors pensé à créer une collection collective de récits sur nos expériences d’emprisonnement et celles d’autres personnes. Nous avons estimé que seul l’échange d’expériences pouvait nous permettre de trouver des réponses à nos questions.
Nous avons organisé dans cette division un atelier de recherche sur les dispositifs de l’institution de l’enfermement, en partant des récits qui avaient marqué notre expérience dans le passé ou qui pressaient avec urgence dans le quotidien du présent. En termes techniques, nous pouvons dire que nous avons utilisé les récits de nos expériences en tant qu’analyseurs de l’institution.
Les récits recueillis nous ont raconté comment l’institution agit sur le corps emprisonné, sens après sens et langue après langue. Comment elle modifie la sexualité, la vue, l’odorat, le toucher, la pensée, le langage, et comment les corps réagissent à cette intervention, à cette torture quotidienne du corps.
Je vais vous donner un exemple : le corps d’un détenu, soumis quotidiennement à une fouille manuelle par un gardien qui vous tripote, verra sa tactilité violée. Pour faire face à cette violation, le corps s’anesthésie. La peau se désensibilise par une dissociation : une partie de moi pendant le tâtonnement fixe un point dans le vide, se disloquant ainsi ailleurs laissant le gardien faire son travail. À long terme, cette action quotidienne entraînera une désensibilisation du toucher.
Les récits que nous avons recueillis, regroupés selon les dispositifs institutionnels qu’ils révélaient, ont permis au groupe qui a participé au chantier d’analyser l’ordre établi de la prison et de déconstruire le récit que l’institution carcérale fait d’elle-même : par exemple, le récit qui propage la fonction rééducative et resocialisante de la prison.
Au cours de cette recherche, nous sommes également entrés en contact épistolaire avec des personnes emprisonnées dans des institutions psychiatriques, et autres institutions de détention, nous avons ensuite étendu notre recherche à toutes les institutions totales, celles qui contrôlent globalement la vie des gens, (espace, temps, relations).
Après un an de travail, nous avons décidé que les récits que nous avions recueilli et les réflexions collectives qui en découlaient devaient être ouverts à une communication sociale plus large. Nous avons intitulé le texte de cette restitution sociale : « Nel Bosco di Bistorco » (Dans le bois de Bistorco), en empruntant le titre d’un conte ancien, parce qu’il nous semblait que, dans l’expérience de l’emprisonnement, comme dans la traversée d’un bois, une personne peut se perdre pour toujours ou, grâce à des ressources personnelles et collectives, rester proche d’elle-même et ne pas se perdre.
C’est également pour poursuivre cette recherche que nous avons fondé en 1990 la coopérative Sensibili Alle Foglie (Sensibles aux feuilles), avec d’autres personnes extérieures à la prison qui avaient partagé notre travail.
Dans les années suivantes, par confrontation avec Georges Lapassade, nous avons appelé socio-analyse narrative, cette méthode de production collective, autonome et autogérée de connaissances sociales qui met en évidence, par le biais de la narration, les sources pouvant générer un malaise au sein des groupes sociaux et des institutions.
Nous avons appelé chantier de la socio-analyse narrative le dispositif groupal que nous mettons en place lorsque nous sommes sollicités par des groupes au sein d’une institution spécifique pour initier un processus social instituant.
Mais cette deuxième porte sur la méthode que nous avions ouverte nous a permis d’apprendre davantage.
Au cours de ce chantier sur l’emprisonnement, il est arrivé que des dessins et des peintures ont commencé à arriver comme des contributions narratives, ainsi que des fragments poétiques, des autobiographies, des journaux intimes et d’autres expériences oniriques. Nous avons ensuite pris note de trois choses importantes :
La première : malgré les limitations et les contraintes d’expression imposées par l’institution de l’enfermement, l’expérience a été exprimée en utilisant les langues les plus diverses.
La deuxième : la création de mondes symboliques, dans les conditions de détention, constitue l’une des ressources les plus puissantes pour rester en vie, pour résister, mais aussi pour renouveler son identité de manière autodéterminée. Imaginer un nouveau récit de soi et de ses relations.
La troisième : ces productions créatives sont des sources documentaires précieuses pour comprendre les contextes institutionnels dans lesquels elles sont générées et la relation que les personnes établissent avec ces contextes.
Nous avons alors décidé que les peintures, les manuscrits et les dessins que nous avions commencé à rassembler, à commencer par les rêves de Palmi, devaient constituer une Archive. Nous avons ainsi commencé à ouvrir, à notre manière, une troisième porte, celle de la pertinence sociale de l’imagination créatrice.

LA PORTE DE L’IMAGINATION CRÉATRICE

Il y a plus de trente ans, avec la naissance de Sensibili Alle Foglie, s’est structuré un domaine spécifique de travail et de recherche, que nous avons appelé Archive des écrits, des inscriptions et de l’art irrité. Il établit tout d’abord un regard sur les processus créatifs qui s’articulent autour du mot ir-ritation écrit avec un trait d’union séparateur. Le mot renvoie au corps, toujours compris comme un corps en relation, qui, même emprisonné et inscrit dans des rituels mortifiants, n’est jamais complètement absorbé par ce qui l’englobe et le façonne. Il y a toujours quelque chose qui résiste aux formes d’assimilation et d’intégration, à la gestion totalisante des corps. Il y a toujours quelque chose de vivant qui lutte contre la mortification. A ce repos qui échappe, nous avons donné le nom d’ir-ritation, dans un jeu de contraste avec le mot rite, au sens des rituels douloureux et afflictifs que les personnes subissent dans des contextes institutionnels ou relationnels.
L’Archive travaille pour la collecte et la valorisation culturelle de ces langages expressifs ir-rités qui sont produits de manière autonome par des personnes contraintes à un moment de leur vie à une impasse, ou parce qu’elles sont institutionnalisées dans une condition mortifère et afflictive (prison, institution psychiatrique, maison de retraite pour personnes âgées… centre pour migrants) ou parce qu’elles sont enfermées, mises en marge de la société, ou parce qu’elles traversent un moment délicat de la vie relationnelle qui nécessite une inspiration créative. La méthode de l’Archive privilégie l’accueil de la narration expérientielle que chaque auteur·e fait de son processus créatif. La manière d’agir matériellement dans l’acte de création, le moment où l’acte créatif est généré, la relation avec le contexte spécifique, la nouveauté que l’acte créatif apporte à la vie de l’auteur·e, le bénéfice qui en est tiré.
De par la méthodologie qui la construit, l’Archive n’est pas un simple catalogue d’œuvres, mais un entrelacement et une irradiation d’expériences humaines singulières et collectives qui ont été réimaginées.
À l’heure actuelle, cette Archive de Sensibili Alle Foglie conserve environ un millier d’œuvres de plusieurs centaines d’auteur·e·s. La valorisation la plus efficace que nous ayons faite au fil des ans est celle d’expositions itinérantes et de séminaires de formation. Fondamentalement, la meilleure façon de valoriser ce type de créativité est de la mettre en contact direct avec la société dont elle est issue. Grâce à cette exposition itinérante, l’Archive est non seulement enrichie par d’autres œuvres, mais agit également comme une source d’autorisation sociale pour l’imagination créatrice. Elle invite à recourir à l’imagination créatrice lorsque nous nous trouvons en difficulté.

Voir aussi :
Le site Internet de la coopérative Sensibili Alle Foglie, également sur les réseaux sociaux.
Nicola Valentino, « Rêves des détenus de la prison spéciale de Palmi », Revue Chimères n°86, 2015.
Nicola Valentino, Réclusion à perpétuité, La Différence, 1994.
Renato Curcio, Marita Prette, Nicola Valentino, La socioanalyse narrative. Théorie critique et pratique du changement social, L’Harmattan, 2014.
Renato Curcio, Stefano Petrelli, Nicola Valentino, Nel bosco di bistorco, Libreria di Sensibili Alle Foglie, 2015.
Nicola Valentino, Il sogni di Palmi. Raccolta di sogni dei reclusi del carcere speciale di Palmi, Libreria di Sensibili Alle Foglie, 2012.

Au-delà de l'archive, 19/06/2021.