Les lieux comme archives des rêves selon les Aborigènes d’Australie

Barbara Glowczewski
Les lieux comme archives des rêves selon les Aborigènes d’Australie
Barbara GlowczewskiLes lieux comme archives des rêves selon les Aborigènes d’Australie

 

L’intervention fait une incursion dans le temps du rêve aborigène, et la conception des lieux qui en est indissociable, suivant une perspective des luttes actuelles et du propos de l’ouvrage tout juste paru Réveiller les esprits de la terre (Éditions Dehors, 2021).

Ci-dessous un bref extrait à ce sujet de l’introduction de l’ouvrage Du rêve à la loi chez les Aborigènes (PUF, 1991) :
« (…) Tous ces sites sacrés que les Aborigènes défendent aujourd’hui sont pour eux les traces, empreintes ou métamorphoses du corps d’êtres ancestraux. Voyageurs aux formes hybrides, ils ont sillonné la terre avant l’apparition des hommes et vivent pour l’éternité dans ce que tous les Australiens ont pris l’habitude d’appeller Dreamtime « Temps du Rêve », ou Dreaming, forme progressive utilisée en anglais comme un substantif : l’ « en train de rêver », le « Rêvant », ou, si le mot existait, la « Rêvance ». Ces expressions sont souvent mal comprises, étant entendues comme un temps mythique qui correspondrait aux origines du monde. Nous verrons que les mythes aborigènes sont non des récits d’origine au sens propre mais des énoncés sur un mouvement de transformations. Ces transformations, loin d’être restreintes à un passé mythique, constituent une dynamique éternelle qui, pour les Aborigènes, agit dans le présent : les êtres ancestraux ne sont pas de simples ancêtres mythiques mais des principes actifs qui participent au devenir des choses. Contrairement à l’idée que les Aborigènes vivraient hors du temps ou ne feraient pas de différence entre passé, présent et futur, il convient de se placer dans une autre perspective – proche de certaines conceptions actuelles de l’astrophysique – qui postule le temps comme une variable de l’espace. En effet, le Dreamtime ou Dreaming est un espace-temps parallèle à la temporalité humaine et avec lequel la vie sur terre entretient une relation de feedback.
Dreaming ne se réfère pas seulement à une dimension parallèle : c’est aussi ce qui fait Loi pour les hommes, l’ensemble des paroles et des images qui viennent des êtres éternels. Les Aborigènes parlent « des » Dreamings pour désigner ces êtres-mêmes, les noms ou totems dont ils héritent, les récits mythiques qui racontent leurs épopées et sont mis en scène dans les rites. En outre, dans le cas des tribus du désert central et de l’ouest, les Dreamings prennent la forme d’itinéraires géographiques qui, de site en site, marquent les pérégrinations des êtres totémiques : à ce titre, Dreaming est la Loi dictée par la terre. Ce mot anglais traduit en fait divers termes des langues indigènes, tel Jukurrpa, employé par plusieurs tribus du désert et qui en warlpiri signifie aussi les rêves nocturnes. C’est pourquoi j’utilise le mot Rêve avec un R majuscule chaque fois qu’il s’agit de l’espace-temps ainsi désigné, des êtres ancestraux éternels, des totems, de leurs itinéraires géographiques ou des mythes ; et de même j’écris avec une majuscule les noms de Rêve ou totems, tels Kangourou, Igname, etc.
La confusion du terme Dreaming avec l’expérience onirique a provoqué bien des malentendus : on pense encore trop souvent que les Aborigènes accorderaient un statut de réalité à ce qu’ils voient dans le sommeil ne faisant pas de différence avec le monde à l’état de veille. Certes ils n’opposent pas le rêve au réel à notre manière, car ils ne le restreignent pas à un univers imaginaire mais lisent les images nocturnes à la recherche de signes du réel. Ils interprètent leurs rêves pour s’en guider dans le quotidien, y lire des messages des êtres ancestraux, voir et entendre des innovations rituelles sous forme de peintures et de chants qu’ils disent avoir été « oubliés » et « retrouvés ». C’est donc en tant que mémoire vivante, non seulement individuelle mais cosmologique, que le rêve a sa propre dimension et qu’il semble entretenir une relation active avec l’univers sensible. Les actes humains s’inscrivent ainsi dans une « philosophie » qui pose non une prédestination, ou une éternelle répétition, mais les règles d’un jeu dans lequel les hommes seraient pris ; leur liberté consiste à jouer des parties différentes qui forment et transforment leur vie individuelle ou collective. En ce sens, la Loi du Rêve serait ce jeu dont les règles ne sont pas immuables mais ne peuvent se modifier que dans certaines limites. »

Voir aussi :
Barbara Glowczewski, Réveiller les esprits de la terre, Éditions Dehors, 2021.
Félix Guattari, Barbara Glowczewski : Espaces de rêves (1) : Les Walpiri et Espaces de rêves (2) : Les Walpiri, Les séminaires de 1980 à 1988, site Internet de la revue Chimères.
Barbara Glowczewski, « Des Dreamings aborigènes aux foncteurs guattariens », Chimères n°86, 2015.
Barbara Glowczewski, Du rêve à la loi chez les Aborigènes. Mythes, rites et organisation sociale en Australie, PUF, 1991.
Barbara Glowczewski sur le site du Laboratoire d’Anthropologie Sociale LAS-EHESS.

Au-delà de l'archive, 19/06/2021.