Les désaccords des temps

 

À l’encontre d’une lecture sacralisante, finaliste ainsi que fataliste de l’histoire, Daniel Bensaïd déclare son incroyance et son hérésie lourde de conséquences, comme toute hérésie. « Renverser la dictature des fins, (…) démoraliser l’histoire ([c’est-à-dire] renoncer une fois pour toutes à ce qu’elle ait une morale). La démoraliser, c’est[aussi] la politiser, [et] l’ouvrir à une pensée stratégique. »
Contre les « fatalistes de l’histoire », l’auteur prône une relecture de Marx contre « l’air du temps ». Mais pour cela, il met en avant la nécessité de choisir ses compagnons de route, faute de quoi nous risquerions de divaguer dans des coulisses labyrinthiques. Car la prétention d’une lecture vierge de Marx, une sorte de « pèlerinage religieux aux sources d’un marxisme originel » nous renvoie à reconnaître négativement ce que l’auteur reproche à la scolastique scientiste et positiviste. En outre, une telle lecture est en réalité impossible voire absurde. Le retour à un Marx originel est nettement une pure fantasmagorie. Selon Deleuze, comme Bensaïd aimait le rappeler souvent, « on recommence toujours par le milieu. » La chasse au commencement est interdite par la logique même de l’impossibilité de reprendre un chemin chaste sans traces ni empreintes des expériences passées. Il n’est pas sans intérêt de rappeler à ce niveau qu’Althusser avait déjà mis en garde contre le piège de l’origine et l’obsession de la genèse. Si je m’autorise cette remarque, c’est pour insister, sur l’une des qualités de Bensaïd, qui nous rappelle par ailleurs Spinoza, pour qui critiquer ne signifie pas rejeter ou éliminer, mais plutôt expliquer, comprendre et saisir. Malgré sa mise à distance d’avec Althusser, Daniel Bensaïd lui reconnaît des mérites. L’un de ceux-ci est d’avoir mené une critique acerbe et conséquente du «génétisme théologique » qui permet ainsi d’esquisser une temporalité historique qui rompe avec le temps continu, celle de la dialectique hégélienne et de son processus de développement de l’idée.

Sameh Dellaï a soutenu en 2010 une thèse de philosophie à l’Université Paris 8 intitulée Marx critique de Feuerbach successivement dirigée par Daniel Bensaïd et Patrice Vermeren.
Docteure en philosophie politique, qualifiée aux fonctions des maîtres de conférences en philosophie. Membre du Laboratoire d’études et de recherches sur les Logiques Contemporaines de la Philosophie (EA 4008-LLCP) (Université Paris 8). Membre associée au Laboratoire de Philosophie : Cultures, Technologies et Approches philosophiques – le PHILAB – Université Tunis I, Tunisie. Professeure des Écoles titulaire.