Ingénieurie inverse de la liberté

Je voudrais commencer par une référence à un débat esthétique et au concept d’oeuvre ouverte (open work) à quoi renvoie la discussion des deux prochains jours. Le concept d’oeuvre ouverte (open work), ou l’opera aperta, et peut-être en français l’oeuvre en mouvement, avait la place, dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale jusqu’aux années soixante-dix ou à la moitié des années soixante-dix, de pratiques esthétiques très efficaces qui ont remis en question la tradition de l’oeuvre finie.
Cela renvoie à quelque chose comme un concept utopiste, ou à l’utopie du pouvoir révolutionnaire de l’art de changer la société.

Nous sommes familiers avec quelques uns de ces exemples tels que le concept d’indétermination de John Cage ou Cunningham, les opérations arbitraires du hasard, l’univers des techniques aléatoires dans la musique européenne et la poésie. En poésie, nous avions la poésie sonore ou concrète, néo Dada, Fluxus, les hapennings de même que dans le théâtre-performance, soudainement l’improvisation a soulevé un très grand intérêt, avec le Living Theatre Group, l’Open Theatre, les laboratoires Grotowski.

Etrangement aujourd’hui, les notions d’ouverture, de mobilité, de processus aléatoires, etc., semblent se rapporter plus à l’agenda néo-libéral qu’à aucun projet d’émancipation.
Ce dont je suis convaincu est que nous avons à procéder à l’ingénieurie inverse de la liberté.
C’est tout au moins le subtexte de l’open source et de la propriété intellectuelle.

Qu’est-ce qu’est l’ingénieurie inverse ? C’est un terme technique. Sa définition renvoie à l’industrie et au démontage des machines. D’une voiture par exemple : démonter toutes ses pièces, afin d’en comprendre le fonctionnement, et utiliser le savoir acquis au service de ses propres projets de développement.
Cette expertise ingénieure a été possible jusqu’au jour où une société s’est rendu compte que ses concurrents avaient réalisé d’extraordinaires progrès. Il suffisait d’ouvrir le moteur d’une voiture, de l’étudier, et de reprendre le développement. Ce type d’expertise, l’ingénieurie inverse, a été le moteur du développement technique, du progrès, dans le monde industriel. Aujourd’hui, dans la société post-industrielle ou post-fordiste ce type d’expertise est pénalisé comme un crime.
En informatique si nous suivons la métaphore, l’ingénieurie inverse consiste en la reconstitution du code source original habituellement caché derrière les données binaires. Dans tous les logiciels propriétaires auxquels nous avons affaire, les produits Windows, ces données binaires ne sont pas accessibles car elles sont copyrightées et rien ne peut donc y être modifié.
L’open source ne renvoie donc à rien d’autre qu’à une conception de la programmation dans laquelle le code source n’est pas vérouillé mais accessible ouvertement et librement.

Je voudrais transposer cette idée de sources ouvertes à un contexte plus large que celui de l’informatique et du monde numérique.
Ce qui apparaît de la façon la plus évidente ces dix dernières années, en particulier dans le cours du débat autour de la globalisation et des mouvements dits anti-globalisation, est un certain parallèle entre luttes pour la liberté de mouvement, et pour la liberté de savoir.
La citoyenneté universelle et l’accès universel sont déjà, ou vont devenir rapidement, le sujet d’un nouveau cercle de luttes pour la liberté. Se rapporter à la notion de liberté peut sembler un peu vieux jeu ou étrange – le président Bush emploie sans arrêt le mot liberté dans ses discours – mais nous parlons de bien autre chose, ce à propos de quoi je parlerais d' »ingénieurie inverse de la notion de liberté ».
Il y a un fait essentiel et immuable en ce que les idées et les informations circulent, et d’autre part en ce que les personnes, ou les êtres humains devraient être libres, sont libres ou prennent la liberté de se déplacer partout là où il y a des frontières.
La liberté de circulation, la mobilité, les mouvements de migration, impliquent une certaine émancipation, là où quiconque décide de lui-même d’aller et de s’installer. D’une certaine façon, c’est une incroyable puissance, que celle de l’autonomie de chaque être humain à se définir.
Quand j’émigre, que je franchis une frontière d’ici à là, de ce pays à ce pays, ou du sud vers le nord, je fait un constat politique : cette liberté de circuler garantit d’une certaine manière que l’on peut toujours laisser un pays derrière soi, que l’on est plus esclave d’un territoire.
La liberté de savoir d’autre part, se rapporte à l’autonomie de ce que je voudrais appeler du « networker social » de produire et distribuer le produit de son travail. Ce genre de communication libre n’est pas seulement l’un des droits humains les plus précieux, mais, dans le discours entier des droits humains, c’est la seule liberté qui soit absolument inaliénable.
Ainsi tout contrôle portant sur la connaissance est totalement nul par rapport à cette liberté qui est celle de penser. D’une façon ou d’une autre toutes les tentatives de protéger la propriété intellectuelle ou d’établir des régimes de contrôle des droits d’accès à la connaissance sont vouées à l’échec, parce que personne ne peut contrôler une pensée, une idée, ou un savoir.

L’exercice quotidien de la liberté de circulation mine les hiérarchies du marché du travail global, il perfore le système des frontières. Dans les sociétés dites globalisées et le capitalisme global, les frontières sont avant tout un filtre pour la surexploitation. Elles filtrent la main d’oeuvre utile de la main d’oeuvre inutile.
Les industries de l’agriculture mais également les industries du loisir, les industries affectives telles que le travail domestique, sont inenvisageables actuellement sans le recours à cette main d’oeuvre dite illégale surexploitable. Mais par ailleurs, l’autonomie des personnes à franchir des frontières, à émigrer, permet également une circulation mondiale des luttes sociales et de leurs expériences, des réseaux de migrants, qui agissent en tant que catalyseurs des luttes dans la globalisation depuis la base, ou du dessous.
Il existe des exemples intéressants de la façon dont les savoirs issus des luttes sociales passent d’un continent à un autre. La campagne « Justice for Janitors Campain » aux Etats-Unis, utilise des modèles d’organisation communautaire d’Amérique latine et d’Amérique centrale des années 70 et 80. Elle traduit des expériences des luttes sociales dans le monde post-moderne des immeubles de bureaux de Los Angeles.
Cette liberté de circulation mine les hiérarchies globales de la connaissance alors que les inégalités dans la distribution du savoir sont devenues un facteur majeur de la production contemporaine.
Il y a quelques années, avait lieu un débat qui portait sur la question du recours à des travailleurs ou experts ITT Indiens. Il s’est avéré qu’il était censé y avoir des masses de personnes, ultra qualifiées, en Inde, Ukraine, Roumanie, etc., que les sièges sociaux de sociétés partout en Europe et en Amérique du Nord souhaitaient attirer.
En minant les hiérarchies globales de la connaissance et en remettant en cause la logique de la valeur et de l’esclavage du salariat comme un tout, ces libres associations de production de connaissance portent un potentiel de destruction des frontières et des logiques identitaires, et constituent une autre globalisation dans le champ de l’immatériel.
Quelque chose comme un General Intellect global émergeant à partir de la liberté de circulation et de la liberté de communication.
Ce n’est pas seulement une question morale, éthique, ou esthétique. En dernier lieu c’est une question de puissance et de contrôle. Si vous peignez le tableau totalement noir et blanc, vous auriez d’une part les multinationales corrompues et d’autre part ce General Intellect des travailleurs immatériels ou « networkers sociaux ».

Les luttes pour l’accès libre et égal au savoir qui motive de nombreuses luttes actuelles produira nécessairement de nouveaux modèles de propriété collective, sans supprimer l’autorat ou la propriété mais conduira à de nouveaux modèles, ou au moins en a le potentiel. C’est un certain défi que celui d’inventer et de créer ces nouveaux modèles.

Un second aspect de l’idée de « General Intellect global » est qu’elle ouvre d’emblée à des modes de création, de production, de distribution fluides.
Dans le monde industriel, on distinguait la création ou l’invention d’un produit ou d’un bien, sa production ou production de masse, puis sa distribution ou circulation.
Au moins dans le champ de la création, on peut clairement aujourd’hui développer de nouvelles formes de distribution de contenu en ligne en haut débit, de fichiers multimédia ou vidéo, films, etc.
Nous faisons face à une situation où la création, la production et la distribution deviennent inséparables, ce qui nous engage à envisager une notion totalement nouvelle du travail, de la créativité, et des processus de création.

Un troisième aspect de cette idée est que nous assistons à des rapports nouveaux entre auteur, interprète ou performer, et destinataire. Ces rôles classiques sont remis en question, où l’auteur est celui qui crée, l’interprète celui qui répète ou exécute et le destinataire celui qui n’a aucun droit de modifier quoi que ce soit de ce avec quoi il ou elle est confronté.
Soudainement le destinataire peut modifier le contenu, ce qui le met dans la position d’un auteur. C’est possible lorsque les contenus, les oeuvres, ou les produits, sont distribués sur un open source, ou de contenu ouvert.

Mais ces nouveaux régimes post-modernes de régulation des accès, qu’il s’agisse de liberté de circulation, ou d’accès à la connaissance ou à la production immatérielle, opèrent plus ou moins en temps réel, sur une base adhoc et constituent un nouveau managérialisme.
Ce n’est pas que qui que ce soir soit exclu au départ en raison de son statut social pour le reste de sa vie de tel ou tel accès. Les processus d’inclusion/exclusion opèrent de façon très pernicieuse et restent relatifs à l’exploitation et foulent les droits fondamentaux et les droits humains.
Au lieu de ce managérialisme, une approche de l’ouverture, des sources ouvertes, donne de la puissance à quelque chose que j’appellerais l’auto-organisation, et c’est d’un point de vue esthétique intéressant, car plutôt que de réalisation de soi, la production esthétique se comprend alors en termes d’auto-organisation.