À propos de la traduction en espagnol

et


El Tercer Reich de los sueños. Santiago de Chile: LOM, 2019

 

ESPAÑOL:
Leandro Levi y Soledad Nívoli (CEPE-UNR) - Sobre la traducción al español del libro Das Dritte Reich des Traums de Charlotte Beradt

 

Résumé

Tout d’abord, nous présenterons les aventures de la rencontre avec le livre de Charlotte Beradt dans sa version française, la fascination pour son archive onirique et les différentes étapes que nous avons suivies jusqu’à la publication dans sa version espagnole.
En deuxième lieu, nous voudrions montrer la construction progressive de notre méthode de traduction « à quatre mains », qui a requis au moins une année et demie de travail. Avec différents outils et matériaux, nous avons réalisé un système d'évaluation et de contrôle très exhaustif.
Ensuite, nous voudrions mentionner la pluralité de lectures comme condition première de notre projet pour parvenir à la version finale du texte en espagnol. Au cours d'une journée de travail à la bibliothèque ouverte « La Cita Rosa », et avec plusieurs collègues, nous avons lu, commenté et corrigé le texte. Cette étape collective de la traduction a constitué la première lecture en espagnol du livre El Tercer Reich de los sueños.
Enfin, nous voudrions signaler deux détails de l'édition espagnole qui montrent à notre sens la contribution spécifique de Beradt à une histoire du totalitarisme. D'une part, l'image de la couverture, le photomontage "Hermanas de piedra" de Gertrudis de Moses, qui fait allusion à la rupture du lien de solidarité entre pairs. D'autre part, le terme allemand « Mitläufer », qui n'a pas d'équivalent direct en espagnol, qui désigne ceux qui, sans être sympathisants ou résistants, se sont adaptés aux exigences du régime totalitaire.

 

1. Aventures de la rencontre avec l'œuvre de Charlotte Beradt.
Vers la traduction de Das Dritte Reich des Traums

La première chose que nous voudrions dire est que Charlotte Beradt était, jusqu'à aujourd’hui, une auteure presque inconnue de nos cercles académiques. À l'exception de Françoise Davoine, qui cite Beradt pour élaborer la dimension sociale du trauma en psychanalyse et se rend régulièrement en Argentine, son travail était resté presque inaperçu à la majeure partie de la communauté des psychanalystes, philosophes, historiens et politologues de notre pays.

Lorsque nous avons découvert l'existence de son livre dans sa version française (Rêver sous le IIIème Reich. Paris : Payot, 2002), grâce à un heureux avertissement de Carlos Pérez López en 2014, nous avons su l’importance de rendre accessible son œuvre dans notre monde académique. L'idée de la traduction espagnole a commencé à prendre forme.

En 2016, dans le cadre d'une mission du Centre d'Études Périphérie Epistémologique (CEPE-UNR), nous avons pris contact avec la maison d'édition Suhrkamp à Berlin, qui s’est montrée intéressée par notre proposition de traduction. Cette même année, nous avons rendu visite à la maison d'édition, qui nous a donné un exemplaire de la troisième édition, qui venait de paraître (30 ans s’étaient écoulés depuis sa première édition allemande), avec une postface de Barbara Hahn. Elle a été notre version de référence.

Nous avons tenté d’éditer cette traduction en Argentine, mais nous avons rencontré deux obstacles très concrets : ceux qui pouvaient prendre en charge les droits d'auteurs (les grands éditeurs multinationaux) avaient déjà un corps de traducteurs ; et ceux qui étaient prêts à nous accepter en tant que traducteurs ne disposaient pas du budget nécessaire pour les assumer. Pourtant deux choses pour nous restaient claires : 1) Nous voulions être les traducteurs du livre ; 2) Nous n’avions pas les moyens de faire face à une publication à notre compte.

Début 2017, nous avons eu deux très bonnes nouvelles. D'une part, la maison d'édition LOM à Santiago du Chili, dirigée à l'époque par Paulo Slachevsky, était prête à entreprendre la publication avec notre traduction. D’autre part, j'ai appris que j'étais enceinte d'Emiliano.

Nécessairement, la traduction a été retardée. Ce n'est qu'au début de 2018 que nous avons décidé d'aborder la tâche de manière plus méthodique, un processus qui s'est achevé en octobre de l’année suivante.

 

2. La construction d'une méthode de travail

Pour réaliser la traduction, nous avons suivi toute une série d'étapes qui ont constitué notre « méthode ». Il nous fallait des critères communs car il s’agissait d'une traduction conjointe, « à quatre mains ».

Pour réaliser la traduction, nous nous sommes d'abord proposés une série d'étapes qui constitueraient notre « méthode », puisqu'il s'agissait d'une traduction conjointe, « à quatre mains », et nous avions besoin de critères communs.

La première chose que nous avons faite a été de nous partager les chapitres que chacun de nous allait traduire : comme Soledad avait déjà traduit le premier chapitre, ce serait à elle de traduire les chapitres impairs, et Leandro les chapitres pairs. Lorsque chacun de nous terminait son chapitre respectif, il le partageait par le biais de Google Drive afin que l'autre puisse le lire et y apporter des corrections. Cette plate-forme nous a permis d'introduire des suggestions dans le texte sans le modifier, ce qui a rendu le processus de révision plus dynamique. Cette façon de travailler était très efficace.

Cependant, nous nous rendions compte que cette méthode ne remplaçait pas les conversations en tête à tête (les mêmes qui nous manquent en ces temps de pandémie). Nous avons comblé ce manque par des réunions périodiques à distance (deux ou trois fois par mois) pour réviser la traduction, c’est-à-dire pour relire le travail effectué et analyser les passages les plus ardus. Nous avons alors progressé très rapidement, et lorsque des doutes subsistaient sur le sens d’un passage ou qu'un terme était intraduisible, nous avons consulté des personnes germanophones autour de nous (professeurs d’allemand, amis).

Nous disposions également d'un mécanisme de vérification inestimable pour notre travail de traduction. Soledad a revu son travail à partir de la version française (Rêver sous le IIIe Reich, trad. Pierre Saint-Germain. Avant-propos de Martine Leibovici, postface de Reinhart Koselleck et François Gantheret. Paris : Payot, 2002), Leandro à partir de la version anglaise (The Third Reich of Dreams. The nightmares of a nation, 1933-1939, traduit par Adriane Gottwald. Postface de Bruno Bettelheim. Chicago : Quadrangle Books, 1968). Nous avons constaté que la traduction anglaise, contrairement à la française, est assez libre et synthétise à plusieurs reprises les développements de l'auteure au lieu de les traduire le plus fidèlement possible. Les deux versions, en revanche, ne contiennent pas la centaine de notes détaillées qui ont été ajoutées à la troisième édition allemande éditée par Barbara Hahn. Ces notes complètent admirablement le texte de Beradt, car elles visent à établir un pont entre la vie quotidienne des rêveurs Beradtiens et les lecteurs contemporains de ses archives oniriques.

 

3. La pluralité de lectures en tant que condition de traduction

Une autre chose dont nous avons beaucoup parlé était la dissonance entre l'idée classique du traducteur confiné à la solitude de sa tâche et notre proposition, qui visait à ouvrir le plus possible l'expérience de la traduction à différentes « interférences » productives. Il nous est venu à l'esprit que nous pourrions obtenir une version affinée du texte dans notre langue si nous y ajoutions un cercle d'amis lecteurs qui non seulement détectaient les fautes de frappe, les erreurs syntaxiques, les doubles espaces, les incongruités et autres, mais nous donnaient également leur avis sur sa musicalité et ses dissonances.

Ce que nous avions remarqué au début de notre travail, c'est que notre attention se concentrait sur la précision terminologique au détriment du rythme du texte, qui est une condition nécessaire de sa lisibilité. Cela se heurtait à notre intention d’élargir la résonance du texte vers un grand nombre des lecteurs. Ainsi, une fois notre première version intégrale de la traduction en espagnol établie, nous avons proposé une réunion afin que nos premiers lecteurs puissent apporter des contributions, des suggestions et annoter le texte de ce qu'ils pensaient opportun de corriger : raretés, incongruités, cacophonies, etc. Nous avons donné à chaque participant (nous étions une douzaine) un chapitre du livre, qui a été lu et annoté durant les heures que durait la réunion. En plus de la contribution inestimable de ces participants à chaque chapitre, un commentaire général du livre a été réalisé. Nous comprenons cette après-midi de printemps à la Bibliothèque ouverte de « La Cita Rosa » comme la première lecture de Rêver sous le IIIème Reich en espagnol.

Grâce à la contribution collective des notes et des suggestions, nous avons procédé à une deuxième révision exhaustive du texte complet. Au terme de cette révision, nous avons remis le manuscrit à Valeria Decorte, professeure à la faculté de psychologie et experte de la langue allemande, qui en a fait à son tour une autre lecture générale, en y annotant quelques détails.

Une fois ce long processus de révision collectif terminé, en août 2019, nous avons envoyé la traduction à la maison d'édition LOM de Santiago du Chili, dont les éditeurs nous ont donné quelques indications qui nous ont permis de conclure notre travail.

Il y a quelques semaines, nous avons reçu une nouvelle très gratifiante : un éditeur espagnol veut publier le livre de Beradt avec notre traduction et notre préface en Espagne. Mais ce que nous ignorions avant de commencer ce voyage, c'est que les droits de traduction en espagnol sont différents pour l'Espagne et pour l'Amérique latine, ils sont vendus séparément. Comme nous l'a dit le directeur de LOM lorsqu'il nous a annoncé la nouvelle, « ...les traductions voyagent toujours du nord au sud, rarement du sud au nord ». Nous devons célébrer à cette occasion le fait que nous avons pris le contre-pied de ce flux de circulation habituel.

 

4. Deux « détails » de la version espagnole

Pour terminer ce parcours du processus de traduction, nous souhaitons évoquer deux détails qui, à notre avis, peuvent exprimer de manière très juste la contribution de Beradt à la construction d'une histoire du totalitarisme (et son actualité) :

1) L'image de couverture. Lorsque nous sommes tombés sur le photomontage de la photographe germano-chiliennne Gertrudis de Moses "Hermanas de piedra" (Soeurs de pierre), nous avons immédiatement su que nous voulions cette image pour la couverture du livre. Nous n'imaginions pas qu'il serait si difficile de "négocier" avec leurs héritiers la session des droits de l'image, mais nous avons soutenu jusqu'au bout que ce que montraient ces mannequins fragmentés, avec leurs visages muets et inexpressifs et leurs regards vides et indifférents, était parfaitement en phase avec ce que de nombreux rêveurs du Troisième Reich transmettaient dans leurs rêves de manière anticipée : la fragmentation des liens de solidarité entre pairs que le génocide, pratiqué des années plus tard de manière très réelle, a symboliquement réalisé.

2) La traduction de Mitläufer. Dans l'une des dernières révisions du livre par les éditeurs de LOM, nous avons remarqué une incongruité dans les différentes occurrences de la traduction de « Mitläufer » par « sympathisant ». En effet, dans l'un des paragraphes ce terme désignait ceux qui n'étaient ni pour ni contre le régime, qui n'étaient ni des « sympathisants » ni des « résistants », mais qui s'accommodaient simplement de ses règles, s'adaptaient à ses exigences, se laissaient porter par ses impératifs.

Nous avons immédiatement commencé à discuter des options pour un terme qui n'a pas d'équivalent dans la langue espagnole et avons convenu d'employer la périphrase « el que siga la corriente » (« celui qui se laisse porter par le courant »). Comme nous l'avons précisé dans la note 86 (Beradt, 2019, p. 99) « avec Mitläufer, Beradt fait référence à cette grande masse de personnes qui ont tenté d'adapter leur vie à la nouvelle situation "en suivant le courant", sans révéler leur accord ou leur désaccord, en se laissant simplement porter par les circonstances, en consentant silencieusement aux avancées du régime et en s'y adaptant. A défaut d'un terme équivalent en espagnol, nous choisissons ici l'expression "personnes qui suivent le courant", en la faisant varier légèrement dans ses autres occurrences selon le contexte ».

Nous pensons que ce « détail » se révèle être central, car ce terme reflète largement l'esprit du livre, à savoir la question selon laquelle de nombreuses personnes dans cet État totalitaire n'étaient ni de grands admirateurs du régime ni des opposants à celui-ci, mais il s'agissait d'un soutien par le silence, un soutien tacite et l'omission de l'action - transparent dans la plupart des récits de rêve - qui a eu des effets terribles sur la société.

 

Recension du livre

Lucía Brienza - Revista Psicoanálisis en la Universidad, Facultad de Psicología, UNR (Rosario, Argentina)
Lien : https://psicoanalisisenlauniversidad.unr.edu.ar/index.php/RPU/article/view/74/

Soledad Nívoli est Psychologue, titulaire d’un Master de Littérature argentine et d’un Doctorat en Sciences Politiques (UNR). Directrice du CEPE et de la Bibliothèque Ouverte « La Cita Rosa ». Enseignante et Maître de conférences de premier et deuxième cycles à l’UNR et à l’IUNIR.

Leandro Levi est Psychologue et journaliste. Membre de l’École de Psychanalyse R’si. Traducteur de l’allemand. Enseignant et Maître de conférences à la Faculté de Psychologie à l’UNR. Rédacteur en chef de la revue Z.L.

Rêves, Université Paris 8 via l'Internet, 10/12/2020.