À propos de la traduction en espagnol de l’ouvrage de Charlotte Beradt Rêver sous le IIIème Reich

 

Résumé :

Tout d’abord, nous présenterons les aventures de la rencontre avec le livre de Charlotte Beradt dans sa version française, la fascination pour son archive onirique et les différentes étapes que nous avons suivies jusqu’à la publication dans sa version espagnole.
En deuxième lieu, nous voudrions montrer la construction progressive de notre méthode de traduction « à quatre mains », qui a requis au moins une année et demie de travail. Avec différents outils et matériaux, nous avons réalisé un système d’évaluation et de contrôle très exhaustif.
Ensuite, nous voudrions mentionner la pluralité de lectures comme condition première de notre projet pour parvenir à la version finale du texte en espagnol. Au cours d’une journée de travail à la bibliothèque ouverte « La Cita Rosa », et avec plusieurs collègues, nous avons lu, commenté et corrigé le texte. Cette étape collective de la traduction a constitué la première lecture en espagnol du livre El Tercer Reich de los sueños.
Enfin, nous voudrions signaler deux détails de l’édition espagnole qui montrent à notre sens la contribution spécifique de Beradt à une histoire du totalitarisme. D’une part, l’image de la couverture, le photomontage « Hermanas de piedra » de Gertrudis de Moses, qui fait allusion à la rupture du lien de solidarité entre pairs. D’autre part, le terme allemand « Mitläufer », qui n’a pas d’équivalent direct en espagnol, qui désigne à ceux qui, sans être sympathisants ou résistants, se sont adaptés aux exigences du régime totalitaire.

 

1 – Aventures de la rencontre avec l’œuvre de Charlotte Beradt. Vers la traduction de Das Dritte Reich des Traums

La première chose que nous voudrions dire est que Charlotte Beradt était, jusqu’à aujourd’hui, une auteure presque inconnue de nos cercles académiques. À l’exception de Françoise Davoine, qui cite Beradt pour élaborer la dimension sociale du trauma en psychanalyse et se rend régulièrement en Argentine, son travail était resté presque inaperçu à la majeure partie de la communauté des psychanalystes, philosophes, historiens et politologues de notre pays.

Lorsque nous avons découvert l’existence de son livre dans sa version française (Rêver sous le IIIème Reich. Paris : Payot, 2002), grâce à un heureux avertissement de Carlos Pérez López en 2014, nous avons su l’importance de rendre accessible son œuvre dans notre monde académique. L’idée de la traduction espagnole a commencé à prendre forme.

En 2016, au Centre d’Etudes Périphérie Epistémologique (CEPE-UNR), nous avons pris contact avec la maison d’édition Suhrkamp à Berlin, qui s’est trouvée intéressée par notre proposition de traduction. Cette même année, nous avons rendu visite à la maison d’édition, qui nous a fourni un exemplaire de la troisième édition, qui venait de paraître (30 ans s’étaient écoulés depuis sa première édition allemande), avec une postface de Barbara Hahn. Ce serait notre version de référence.

Nous avons tenté d’éditer cette traduction en Argentine, mais nous avons rencontré deux obstacles très concrets : ceux qui avaient les moyens de prendre en charge les droits (les grands éditeurs multinationaux) avaient déjà un corps de traducteurs ; et ceux qui étaient prêts à nous accepter en tant que traducteurs ne disposaient pas du budget nécessaire pour assumer les responsabilités juridiques. La seule chose qui était claire était que : 1) Nous voulions être des traducteurs du livre ; 2) Nous n’avions pas les moyens de faire face à une publication à notre compte.

Début 2017, nous avons eu deux très bonnes nouvelles. D’une part, la maison d’édition LOM à Santiago du Chili, dirigée à l’époque par Paulo Slachevsky, était prête à entreprendre la publication et à accepter notre traduction. D’autre part, nous avons appris avec mon partenaire Carlos que nous allions être les parents d’Emiliano en août de cette année-là.

Nécessairement, la traduction a été retardée. C’est au début de 2018 que nous avons décidé avec Leandro d’aborder la tâche de manière plus méthodique, un processus qui s’est achevé en octobre de l’année suivante.

           

2 – La construction d’une méthode de travail

Pour réaliser la traduction, nous nous sommes d’abord proposé une série d’étapes qui constitueraient notre « méthode », puisqu’il s’agissait d’une traduction conjointe, « à quatre mains », et nous avions besoin de critères communs.

La première chose que nous avons faite a été de nous partager les chapitres que chacun de nous allait traduire : comme Soledad avait déjà traduit le premier, ce serait à elle de traduire les chapîtres impairs, et Leandro les chapitres pairs. Lorsque chacun de nous terminait son chapitre respectif, il le partageait par le biais de Google Drive afin que l’autre puisse le lire et y apporter des corrections. Cette plate-forme nous a permis d’introduire des suggestions dans le texte sans le modifier, ce qui a rendu le processus de révision plus dynamique. Cette façon de travailler était très efficace.

Cependant, nous avons également considéré comme importantes les réunions en face à face (qui nous manquent tellement en ces temps de pandémie que nous traversons). Nous avons organisé des réunions de révision au moins deux ou trois fois par mois, pour relire le travail effectué et analyser les points noirs. Nous avons avancé assez rapidement, et lorsqu’il y avait encore des doutes sur le sens du texte ou sur un terme intraduisible, nous nous sommes tournés vers des personnes qui connaissaient bien la langue, comme nos professeurs d’allemand ou nos amis qui vivaient ou habitaient en Allemagne.

Nous avons disposé également d’un mécanisme de suivi précieux pour cette traduction. Soledad a contrôlé son travail avec la version française (Rêver sous le IIIe Reich, trans. Pierre Saint-Germain. Préface de Martine Leibovici, postface de Reinhart Koselleck et François Gantheret. Paris : Payot, 2002), et Leandro avec la version anglaise (The Third Reich of Dreams. The nightmares of a nation 1933–19391933–1939, trans. Adriane Gottwald. Postface de Bruno Bettelheim. Chicago: Quadrangle Books, 1968). On a pu constater que la traduction anglaise, contrairement à la française, est remarquablement libre au point de synthétiser à plusieurs reprises certains développements de l’auteure au lieu de les traduire d’une manière fidèle ou littérale. Par ailleurs, ces deux versions manquent de plus d’une centaine de notes détaillées qui ont été ajoutées à la troisième édition allemande par Barbara Hahn. Ces notes complètent d’une manière formidable le texte de Beradt, car elles visent à établir un lien entre la vie quotidienne des rêveurs beradtiens et les lecteurs contemporains de son archive onirique.

 

3 – La pluralité de lectures en tant que condition de traduction

Encore une chose dont nous avons beaucoup parlé était la dissonance entre l’idée classique du traducteur confiné à la solitude de sa tâche et nôtre propre idée, qui visait à ouvrir l’expérience de la traduction à différents types d’« interférences » productives. Nous croyions à la possibilité de raffiner notre version du texte en espagnol si nous invitions à un cercle d’amis lecteurs pour nous aider à détecter les fautes d’impression, les erreurs syntaxiques, les doubles espaces, les incohérences ou autres choses, mais aussi pour nous donner leur avis sur sa musicalité et ses dissonances.

En fait, au début de notre mission, nous nous sommes aperçus qu’au moment de traduire, notre attention cherchait trop la précision terminologique en dépit du rythme du texte, qui est d’ailleurs une condition nécessaire pour sa lisibilité. Cela se heurtait à notre intention d’élargir la résonance du texte vers un grand nombre des lecteurs. C’est pourquoi, une fois qu’on a eu notre première version intégrale en espagnol, nous avons organisé une réunion avec nos premiers lecteurs pour leur demander des contributions, des suggestions et des remarques sur ce qu’ils jugeaient important de corriger dans le texte : bizarreries, incohérences, cacophonies, etc. Chaque participant (nous étions une douzaine de personnes) a reçu un chapitre du livre pour le lire sur place et le commenter dans cette réunion. Outre la contribution inestimable de ces participants à chaque chapitre, nous avons réalisé un commentaire général du livre. Nous comprenons que cet après-midi du printemps à la bibliothèque ouverte « La Cita Rosa » a été la première lecture en espagnol du Rêver sous le IIIème Reich.

Auprès les indications et recommandations collectives, nous avons procédé à une deuxième révision exhaustive du texte intégral. À la fin de cette révision, nous avons remis le manuscrit à Valeria Decorte, professeure à la Faculté de Psychologie (UNR) et qui connais bien la langue allemande. Elle a fait encore une lecture générale et nous a également signalé des remarques pour améliorer le texte.

Une fois ce long processus de contrôle collectif terminé, nous avons envoyé en août 2019 la traduction à la maison d’édition LOM à Santiago du Chili, dont les éditeurs nous ont indiqué aussi quelques remarques supplémentaires qui nous ont aidé à terminer notre travail.

Il y a deux semaines, nous avons reçu une très belle nouvelle : un éditeur en Espagne veut publier le livre de Beradt avec notre traduction et notre préface. En fait, il s’agît d’un détail ignoré pour nous avant de commencer cette aventure : les droits de traduction en espagnol sont différents pour l’Espagne que pour l’Amérique Latine. Ces droits sont vendus séparément. C’est comme nous l’a dit le directeur de la LOM lorsqu’il nous a annoncé la nouvelle : «… les traductions voyagent toujours du nord au sud, rarement du sud au nord». Peut-être on doit célébrer à cette occasion le fait d’avoir inversé cette fois-ci le sens du courant habituel de circulation.

 

4 – Deux « détails » de la version espagnole

Pour finir ce parcours du processus de traduction, nous souhaitons évoquer deux détails qui, à notre avis, expriment de manière très juste la contribution de Beradt à la construction d’une histoire du totalitarisme (et de son actualité) :

L’image de couverture. Lorsque on a trouvé le photomontage « Sœurs en pierre » du photographe germano-chilienne Gertrudis de Moses, nous étions sûrs qu’il s’agissait de l’image la plus précise pour la couverture du livre. Cependant, nous n’avons jamais imaginé à quel point il allait être compliqué « faire une négociation » avec ses héritiers pour obtenir les droits de cette image. Nous étions obstinément convaincus que l’image transparente de ces mannequins fragmentés, avec des vissages muets et inexpressifs, avec des regards vides et indifférents, était parfaitement alignée avec ce que les rêveurs du Troisième Reich transmettaient de manière prémonitoire : la fragmentation des liens de solidarité entre pairs qui réalisait symboliquement le génocide pratiqué quelques années plus tard de manière bien réelle.

La traduction du terme Mitläufer : quand nous étions dans l’une des dernières révisions avec l’éditorial Lom, nous avons trouvé une certaine inconsistance dans les différents occasions où nous avions traduit le mot « Mitläufer » par « simpatizante » (en français « sympathisants »). En effet, dans un passage ce mot fait référence à ceux qui ne sont ni pour ni contre le régime, c’est-à-dire à ceux qui n’étáient pas de « sympathisants », non plus de « résistants ». Il s’agissait plutôt de ceux qui s’adaptent tout simplement aux règles et aux exigences, en se laissant trainer par ses impératifs.

Nous avons tout de suite discuté des options pour trouver un terme qui, en réalité, n’a aucun équivalent en espagnol. Alors, nous avons accordé d’utiliser une périphrase comme solution : « el que sigue la corriente » (« celui qui se laisse porter par le courant »). On a ajouté une note en bas de page pour faire cette clarification (Beradt, 2019, p. 99) : « avec Mitläufer, Beradt fait référence à cette grande masse de gens qui ont essayé d’arranger leurs vies à la nouvelle conjoncture « tout en se laissant porter par le courant » de la même. Au-delà de leur accord ou désaccord, ils se laissaient trainer par les circonstances, tout en donnant en silence leur consentement aux avancées du régime, en s’adaptant à celui-ci. Faute d’un terme équivalent en espagnol, nous avons choisi l’expression « gente que sigue la corriente » (« des gens qui se laissent porter par le courant »), avec des variations légères dans d’autres apparitions selon le contexte.

À notre avis, ce « détail » s’est révélé capital, car ce terme reflète tout à fait l’esprit du livre. En fait, il s’agissait du problème qu’un grand nombre de gens dans cet Etat totalitaire n’étaient pas des adorateurs du régime, mais ils ne s’opposaient pas non plus. Leur situation était alors celle d’un appui silencieux, un appui tacite par omission d’action – ce qui était très transparent dans l’archive onirique –, et qui a eu des effets dévastateurs dans cette société.

 

Recension du livre
Brienza, Lucí, Revista Psicoanálisis en la Universidad, Facultad de Psicología, UNR (Rosario, Argentina)
Lien :
https://psicoanalisisenlauniversidad.unr.edu.ar/index.php/RPU/article/view/74/59

Rêves, 10/12/2020.